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Culture et voyage

10 voyageuses qui ont brisé les interdits

Texte par

Meghan O'Dea (traduit de l'anglais par Vincent Guilluy)

Mis à jour le : 5 février 2021

Carte

Nous avons beaucoup avancé depuis l’époque où les femmes devaient être accompagnées pour sortir de chez elles mais encore aujourd’hui, les femmes qui voyagent semblent un peu transgressives. Il suffit de jeter un œil aux nombreux récits, parus récemment, de femmes qui voyagent en solo : chacune, à sa manière, aborde la question : que signifie être une voyageuse qui vit sa vie comme elle l’entend ? 

Mais des autrices  de best-sellers comme Cheryl Strayed et Elizabeth Gilbert ne surgissent pas de nulle part. Des générations de pionnières leur ont ouvert les portes – au sens figuré mais aussi, au sens propre : celles des aéroports, carte d’embarquement dans une main, bagage à roulettes dans l’autre. Ces aventurières obstinées ont rompu avec les conventions de leur temps, remettant en question non seulement les préjugés sur les endroits où une femme pouvait aller, mais aussi les barrières raciales et les idées préconçues sur la constitution athlétique, le courage et l’endurance. 

Si vous voulez découvrir des femmes qui ont fait avancer le voyage, en solo ou en compagnie d’autres femmes, ces dix-là ont montré le chemin à celles qui leur ont succédé. Des Caraïbes aux plus hauts sommets du monde, leur histoire vous donnera peut-être envie d’aller plus loin que vous ne le pensiez.

Martha Gellhorn

“J’ai voyagé toute ma vie, en commençant par les tramways de la ville où j’ai grandi... et je m’y suis vraiment mise l’année de mes vingt-et-un ans, quand j’ai décidé que c’était un beau projet que d’aller partout, de tout voir, de rencontrer toutes sortes de gens et d’écrire là-dessus”, écrivit la célèbre correspondante étrangère Martha Gellhorn à propos de sa décision de quitter Bryn Mawr College en 1927 pour commencer tout simplement à parcourir le monde.

Gellhorn n’a jamais été obéissante. Au cours de sa carrière, bien connue, elle a connu les honneurs – elle a travaillé avec Eleanor Roosevelt, avec la photographe Dorothea Lange – et vu la pire misère, comme lors de ses reportages à Dachau tout juste libéré ou auprès des victimes du napalm dans les hôpitaux du Viêtnam. Et souvent un mélange des deux, comme la fois où elle a embarqué comme passagère clandestine dans les toilettes d’un bateau-hôpital pour devenir la seule femme journaliste du Jour J sur les plages de Normandie, mesure qu’elle dut prendre parce qu’on interdisait aux femmes de s’approcher des combats et que son mari d’alors, Ernest Hemingway, lui avait confisqué son accréditation officielle de journaliste.

Mes saisons en enfer : cinq voyages cauchemardesques (Travels With Myself and Another, en VO) sont des mémoires sur des périodes intermédiaires, des voyages d’agrément ou de commande à travers la Russie et l’Afrique, souvent en solo, ou avec Hemingway en Chine (même si, astucieusement, elle n’y nomme pas l’homme qui faisait souvent de l’ombre à ses propres réussites, souvent impressionnantes). C’est un regard vibrant porté sur une forme de voyage, proche des grands événements internationaux, que peu ont eu la chance de connaître.


Ida Pfeiffer

Dans l’Europe du XIXe siècle, il était inconvenant pour une femme de voyager seule – elle ne pouvait faire pire, sauf à écrire sur son aventure ensuite. Heureusement, cela n’empêcha pas Ida Pfeiffer, une des premières voyageuses en solo, de devenir célèbre non seulement parce qu’elle était partie seule, mais aussi parce qu’elle a publié des best-sellers décrivant ses aventures, en commençant en 1842 par Reise einer Wienerin in das Heilige Land (Journey of a Viennese Lady to the Holy Land, non traduit en français).

Pfeiffer par bien des aspects fut une héroïne bien improbable. Elle n’était ni jeune ni indépendante financièrement lorsqu’elle se lança dans ce qu’elle annonça à ses amis et à sa famille comme un pèlerinage à Constantinople. En réalité, elle parcourut non seulement la Turquie mais aussi la Palestine, l’Égypte, les bords de la mer Noire et l’Italie. Ce qui lui donna envie de voyages plus ambitieux encore dans les années qui suivirent, dont deux tours du monde et des expéditions dans des régions aussi lointaines que le Pacifique Sud. Elle mena une vie bien remplie, mais avait aussi ouvert la voie à une nouvelle génération de voyageuses en solo de l’ère victorienne.

Junko Tabei

Née à Fukushima en 1939, Junko Tabei est tombée amoureuse de l’alpinisme très jeune, à une époque où peu de Japonais – et encore moins de femmes – s’y adonnaient. À trente ans, elle fonda un club d’alpinisme féminin pour se donner, ainsi qu’à d’autres femmes, les moyens de pratiquer son sport et cinq ans plus tard, elle avait déjà mené des expéditions victorieuses en haut de l’Annapurna III et du mont Everest. Elle a continué à escalader des montagnes sur tous les continents et en 1992, à 53 ans, devint la première femme à avoir escaladé les Sept Sommets mythiques.

Taibei a beaucoup écrit sur son amour de la nature, ses aventures en montagne, et ses expériences de la maternité et du deuil – mais n’avait pas encore été traduite en anglais. Dans Honouring High Places : The Mountain Life of Junko Tabei, Yumiko Hiraki et Rieko Holtved ont rendu accessibles au grand public anglophone les moments forts de sa vie extraordinaire.

 

Aimée Crocker

Les voyageuses en solo qui captivaient les lecteurs du XIXe siècle n’avaient pas toutes les bonnes manières d’Ida Pfeiffer. Certaines furent de jeunes rebelles, telle Aimée Crocker, héritière californienne qui aimait choquer la bonne société avec ses exploits amoureux, ses visions mystiques et ses aventures internationales à faire pâlir Indiana Jones.

En 1936, un peu assagie, doyenne des voyageuses à travers le monde, Crocker relata ses expériences de jeunesse avec des toreros, des familles royales, des chefs de guerre, des serpents, du yoga, etc. dans son autobiographie fièrement intitulée And I’d Do It Again (Et je recommencerais). Fidèle reflet de ce qu’elle était, le livre cherche autant à rejeter les conventions et à choquer les âmes délicates qu’à décrire les destinations exotiques où Crocker rencontra cinq maris, vécut des aventures dont chacune suffirait à remplir une vie entière, et finalement se trouva elle-même. Crocker a ouvert la voie à d’autres femmes comme Uschi Obermaier ou Kristin Newman.


Zora Neale Hurston

Célèbre pour ses romans tels que Their Eyes Were Watching God (Une femme noire, en VF), Zora Neale Hurston fut aussi une infatigable voyageuse et anthropologue. Née en Alabama, elle avait grandi en Floride à une époque beaucoup de Noirs s’appuyaient sur des guides comme le Green Book (Victor H. Green) pour voyager un tant soit peu en sécurité. Hurston alla à l’université et entama une carrière littéraire et universitaire avec des voyages aux Caraïbes et dans le Sud des États-Unis alors soumis aux lois Jim Crow, pour apprendre et faire connaître la culture et le folklore de la diaspora africaine après la traite des esclaves.

Hurston passa une bonne partie des années 1930 en Jamaïque et à Haïti dans le cadre d’une bourse Guggenheim pour des recherches qui débouchèrent sur Tell My Horse, une plongée au cœur du vaudou authentique des pratiques spirituelles obeah. Ses descriptions des paysages des Antilles britanniques sont magnifiques, et donnent un éclat littéraire à ce qui n’aurait été sinon qu’une simple description universitaire ou un journal de voyage. Mais le point de vue de Hurston, en tant qu’Afro-américaine, permet aux lecteurs d’apercevoir des mondes auxquels tous n’ont pas forcément accès.

 

Isabella Bird

Première femme admise à la Royal Geographical Society, Isabella Bird fut l’une des plus célèbres voyageuses en solitaire de son temps. Elle traversa à cheval les îles Hawaï (alors appelées îles Sandwich) et les montagnes Rocheuses au temps où celles-ci étaient encore une nouveauté exotique, même pour beaucoup d’Américains.

Ses récits de voyage à travers Estes Park – qui n’était pas encore la porte d’entrée vers le Rocky Mountain National Park, qui ne fut créé que 42 ans plus tard – ainsi que de certaines régions du Colorado et du Wyoming captivaient son public. Elle y affrontait de dures conditions hivernales, des terrains difficiles et des personnages plus difficiles encore. Celui qu’elle nommait “Rocky Mountain Jim” ressemble à un personnage de Western : selon sa description, c’était un hors-la-loi, “un homme que n’importe quelle femme pourrait aimer, mais qu’aucune femme raisonnable ne voudrait épouser.”

Après avoir renoncé à Jim, elle fut brièvement mariée à un médecin écossais mais celui-ci mourut quelques années plus tard. Veuve, Bird continua à voyager et à relater ses aventures jusqu’à la fin de sa vie. Ses pérégrinations l’emmenèrent pour de longues périodes en Chine, au Tibet, en Inde, en Iran, en Turquie ainsi qu’en Corée et au Maroc. Lorsqu’elle mourut en 1904, elle était en pleins préparatifs pour un nouveau voyage en Asie, infatigable comme toujours.


Stephanie Elizondo Griest

Née l’année d’avant la chute de Saïgon, ayant grandi dans le sud du Texas pendant les dernières décennies de la Guerre Froide, Stephanie Elizondo Griest a été élevée dans l’idée que le communisme était l’ennemi et que parler espagnol constituait un lien honteux avec le Mexique. Désireuse de quitter Corpus Christi et, comme Martha Gellhorn, rêvant de devenir correspondante étrangère, Griest demanda à un journaliste comment faire pour embrasser cette profession. Il lui conseilla d’apprendre une langue étrangère, et plus spécifiquement le russe.

Il s’ensuivit une aventure inattendue de quatre ans au cœur du bloc communiste, et Griest se rendit en Russie, République Tchèque, Lettonie, Lituanie, Estonie, Chine, Viêtnam, Mongolie, Ouzbékistan, Kirghizistan, Allemagne de l’Est et Cuba, dans les années qui suivirent la chute du mur de Berlin, de 1996 à 2000. Around the Bloc sont les mémoires de voyage d’une jeune Chicana, loin des sentiers battus, derrière l’ancien rideau de Fer, voyage qui a changé ses préconceptions à la fois sur la politique et sur son propre héritage Tex-Mex.


Freya Stark

Avant Lawrence d’Arabie, il y eut Freya Stark, voyageuse en solitaire connue pour ses expéditions au Moyen-Orient dans l’entre-deux-guerres. Stark grandit dans une famille d’artistes en Italie avant de rejoindre la Croix Rouge pendant la Première Guerre mondiale, expérience qui, avec la mort prématurée de sa sœur, la poussa à profiter de la vie sans se préoccuper du lendemain.

À la fin des années 1920, Stark s’embarqua pour Beyrouth et parcourut Syrie, Liban, Iran et sud de l’Arabie, voyages parfois entrepris en secret à cause du climat politique délicat de l’époque. En 1933, la Royal Geographical Society l’honora pour ses descriptions de lieux tels que la Vallée des Assassins (comprenez la vallée d'Alamut), région d’Iran reculée et mythifiée où ses contemporains européens masculins n’avaient jamais mis les pieds. Stark œuvra durant la Seconde Guerre mondiale à convaincre les financiers arabes d’Égypte et d’Irak à soutenir les efforts alliés, avant de passer le reste de sa vie à voyager en Asie et au Moyen-Orient.

Uschi Obermaier

Ayant grandi dans les faubourgs de Munich, Uschi Obermaier reconnaît qu’elle “espérait qu’ un accident d’avion survienne, juste parce qu’elle rêvait d’action.” L’avion a fait partie de sa vie, l’action aussi, mais heureusement pas l’accident. Lorqu’elle se mit à fréquenter un club de rock populaire, le Big Apple, Obermaier fut repérée pour devenir mannequin et commença à fréquenter des gens et des photographes célèbres.

À la fin des années 1960, Obermaier se rendit à Berlin-Ouest pour rejoindre une communauté internationale de militants, Kommune 1. Son passage dans ce collectif maoïste contribua à sceller son association avec l’amour libre et l’usage de drogue, mais le mouvement subit un coup d’arrêt après qu’un manifestant fut tué par la police en 1969.

Obermaier se détourna de la politique pour graviter vers des rock stars comme Jimi Hendrix, Keith Richards et Mick Jagger et partit en tournée avec les Rolling Stones en 1975. Elle passa ensuite six ans à voyager de par le monde avec Dieter Bockhorn, propriétaire de club, vivant dans un bus customisé, parcourant le Hippie Trail à travers l’Asie puis allant au Mexique. Ils se marièrent en Inde et restèrent ensemble jusqu’à ce que Bockhorn meure brutalement dans un accident de moto en 1983.

Aujourd’hui, Obermaier a quitté héroïne, joints, et stars du rock'n'roll et vit paisiblement en créant des bijoux à Topanga Canyon. Mais sa renommée persiste, grâce à High Times, biographie en allemand adaptée en biopic sous le titre Eight Miles High (Das Wilde Leben) qui célèbre la vie unique d’Obermaier.

Maya Angelou

Malgré une enfance rude dans le Sud des lois Jim Crow, ballottée entre différents parents, et après avoir survécu au traumatisme qui inspira I Know Why the Caged Bird Sings (Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage), Maya Angelou n’a pas attendu longtemps pour briser des barrières. À seize ans à peine, elle devint la première Noire à travailler comme conductrice de tramway à San Francisco, avant de devenir danseuse et chanteuse professionnelle – ce qui lui donna l’occasion de voyager à l’étranger.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, Angelou s’est impliquée dans le mouvement des droits civiques américain, et à 33 ans visita l'Égypte et s’installa au Ghana où elle travailla comme journaliste et correspondante, et rencontra Malcolm X. C’est cette période qu’elle décrit dans son autobiographie de 1986, All God's Children Need Traveling Shoes (Un billet d’avion pour l’Afrique), où elle s’interroge sur sa place dans la diaspora africaine, ce que veut dire voyager en tant qu’Afro-américaine, et ce que signifie rentrez chez soi.

 

 


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