1. Accueil
  2. Magazine
  3. Culture et voyage
  4. Découvrir le Chili grâce aux différentes maisons de Pablo Neruda
Culture et voyage

Découvrir le Chili grâce aux différentes maisons de Pablo Neruda

Texte par

Luke Waterson (traduit de l'anglais par Vincent Guilluy)

Mis à jour le : 24 octobre 2017

Carte

Dans le monde hispanophone et au delà, le Chili est réputé être "país de poetas", un pays de poètes. Cette réputation est en partie due au fait que deux Chiliens ont reçu le prix Nobel de littérature pour leur poésie. Gabriela Mistral a été la première, en 1945, mais c’est le second prix Nobel chilien, Pablo Neruda, qui a permis d’affirmer la position de cette nation sud-américaine comme place forte de la poésie. Parcourir les lieux qui ont inspiré un des poètes les plus largement traduits du vingtième siècle est une des expériences les plus intenses et vivaces que peut offrir la culture chilienne.

Des portes ouvertes sur l’âme poétique chilienne

Un voyage pour découvrir l’âme de ce pays battu par la mer qu’est le Chili ne peut vraiment se concevoir sans se plonger dans la vie et dans l’héritage laissé par le truculent Neruda. L’Académie suédoise a déclaré, en décernant le plus prestigieux prix littéraire de la planète au poète en 1971, qu’il “donnait vie aux rêves et au destin d’un continent” mais si son œuvre chante toute l’Amérique Latine, du Mexique au Machu Picchu et à la Patagonie, c’est sur le Chili qu’il a le mieux et le plus écrit. Les paysages du pays l’ont aidé à écrire ses plus belles pages, et aucun endroit n’a aussi bien inspiré sa muse que les lieux où il a vécu.

Neruda a eu dans sa vie trois maisons au Chili, et c’est là que l’esprit de l’homme – et du pays tout entier, par bien des manières – brille encore du plus vif éclat, 44 ans après sa mort. Les anciennes demeures du poète se trouvent respectivement dans le quartier bohème de Bellavista à Santiago, dans le port rude et animé qu’est Valparaiso, et dans le refuge idyllique d’Isla Negra, sur la côte déchiquetée, 70 km plus au sud. Incroyablement étiré sur 4 250 km du Nord au Sud, le Chili abrite de nombreux sites naturels plus connus, mais ces trois destinations photogéniques de la zona central du pays offrent un aperçu intéressant de sa culture.

gettyimages-112962128-b41866bc9a92.jpg

Bellavista est un quartier qu’aiment les esprits libres et qui attire encore les artistes.

La Chascona, Bellavista, Santiago

Quartier bohème de la capitale chilienne depuis un demi-siècle, Bellavista jouit de la belle vue que son nom évoque. Regroupées sur les flancs de la deuxième plus haute colline de Santiago, le Cerro San Cristobal (880 m), ses jolies maisons aux couleurs acidulées abritent un ensemble étourdissant de restaurants et de bars. Mais son charme avant-gardiste est né après que son premier habitant célèbre, Neruda, s’y soit installé dans les années 1950.

Bâtie sur plusieurs niveaux, sur les pentes raides du haut de la colline en direction des montagnes chiliennes, avec un torrent qui traverse son terrain, la Casa La Chascona, selon l’affirmation de Neruda, est assez proche du zoo du Cerro San Cristobal pour qu’on y entende les lions rugir. Le poète fit construire la maison comme refuge pour lui et sa maîtresse d’alors (et future épouse), Matilde Urrutia. Son influence sur la construction fut flamboyante et immédiate : en voyant les plans de l’architecte qui imaginait la maison faire face au soleil de matin et à la ville en contrebas, Neruda la réorienta pour qu’elle puisse donner sur les Andes. La résidence devint un rêve fou de poète. Neruda était collectionneur et ses demeures, comme sa poésie, furent toutes des reflets de ses collections.

gettyimages-148633231-f240e4bc4410.jpg

La collection de bibelots de Casa La Chascona donne un point de vue particulier sur la vie de Neruda.
Dans sa résidence de Santiago, ces collections semblent avoir un caractère particulièrement chilien. Des grimpantes natives de la région en décorent l’entrée. L’influence de la mer est présente partout, des nombreux flotteurs à filets en verre aux piliers de bois flotté du salon qui ressemble à un phare et à la salle à manger conçue commune cabine de capitaine. La mer n’est jamais très loin dans ce pays étiré et étroit qui épouse la côte et elle est partout présente dans les maisons de Neruda, imprégnant jusqu’au matériaux des bâtiments eux-mêmes.

C’est Neruda qui a lancé la tendance faisant de Bellavista un havre pour artistes et intellectuels : La Chascona en accueillit de nombreux, dont le Mexicain Diego Rivera, célèbre pour ses peintures murales, qui peignit un portrait d’Urrutia à deux visages encore exposé dans la maison aujourd’hui. Une face dépeint le personnage public qu’était Urrutia, l’autre celle qu'aimait Neruda, avec la figure du poète peinte dans les cheveux bouclés d’Urrutia. Ce sont ces boucles rebelles qui ont donné leur surnom à La Chascona. L’endroit présente de nombreux détails intimes de leur histoire d’amour : des objets de passion, de secrets ou de plaisanteries qu’ils partageaient et qui donnent la sensation que Neruda ou Urrutia pourraient à tout instant déboucher en riant d’une pièce voisine. En ce sens, La Chascona est bien plus qu’un musée et donne l’impression de revenir des années en arrière, avec le poète et sa muse. “Ici s’élève Casa La Chascona, et l’eau qui y coule chante sa propre langue”, écrivit Neruda.

gettyimages-117858223-c1ad41cb5972.jpg

Le décor urbain coloré de Valparaiso reflète parfaitement l’atmosphère fantaisiste des demeures de Neruda.

La Sebastiana, Valparaíso

Neruda avait tant à dire sur son bien-aimé Valpo, le port vieillot et excentrique de Valparaíso. Ses ruelles entrelacées et ses ascensores (funiculaires) brinquebalants qui remontent les flancs de montagnes abruptes hantaient son imagination plus que ne pouvait le faire la capitale. “Santiago est une ville captive derrière des murs de neige. Valpo ouvre grand ses portes à la mer infinie, aux cris de ses rues, aux yeux des enfants”, disait-il. Comme beaucoup de maisons de Valparaíso, La Sebastiana est en retrait, au bout d’un labyrinthe de passages raides, en équilibre précaire sur les pentes qui dominent le port.

gettyimages-160038819-49ccc63b9a43.jpg

Fenêtres et balcons laissent entrer la cité de Valparaíso dans la maison de Neruda.
Neruda décrit la maison qu’il a achetée ici comme “accrochée au firmament, à l’étoile, au jour et à la nuit”. L’intérieur est un Valparaíso miniature de passages étroits et d’escaliers raides qui souvent ne mènent qu’à des fenêtres, des murs ou des balcons. Il voulait que La Sebastiana échappe à l’emprise de l’architecture conventionnelle, donnant au troisième étage un air de cage à oiseaux où les oiseaux seraient libres et où le toit-terrasse serait un héliport pour de possibles voyages dans les étoiles. Le mobilier est plus classique que celui de La Chascona, ce qui sied à une maison dans ce qui fut longtemps la porte du Chili sur le monde, et dont le propriétaire était désormais renommé mondialement pour ses vers. Des cartes exotiques et des mémentos reflètent les nombreux voyages de Neruda en tant que diplomate, fonction à laquelle se sont essayés de nombreux écrivains chiliens.

De l’extérieur, avec sa cheminée qui émerge du toit, la maison ressemble à un de ces vapeurs qui faisaient encore escale à Valparaíso à l’époque de Neruda. Comme les bateaux qu’il voyait accoster et repartir depuis sa fenêtre, Neruda pilotait La Sebastiana comme son propre vaisseau, peut-être sur l’océan de sa conscience. Le poète disait de lui-même qu’il était un marin d’estuaire, fasciné par la mer, qui préférait la stabilité de la terre ferme d’où il l’observait.

gettyimages-98643655-608e443f0d34.jpg

Une ancre repose près de la tombe de Neruda dans sa maison d’Isla Negra.

Casa de Isla Negra, Isla Negra, El Quisco

Au sud de Valparaíso, sur la côte rocheuse, Isla Negra est une région qui attire les riches habitants de Santiago à la recherche d’escapades marines, un endroit paisible de villégiature, de délicieux restaurants de produits de la mer et de fortes vagues. On y trouve une petite communauté d’écrivains et d’artistes, installée bien sûr à la suite de Neruda, ancien résident, qui passait la majeure partie de son temps dans sa maison ici quand il était au Chili.
De ce fait, la Casa de Isla Negra abrite plus d’objets lui ayant appartenu que ses autres maisons poétiques. Comme des vitrines présentant avec art des trésors de l’océan Pacifique qui se seraient échoués au Chili, les pièces sont pleines de figures de proue, d’ancres, de cartes marines et de coquillages. Neruda a décrit comment il observait les débris de naufrage apportés ici par la marée ; une fois, la mer a même rejeté un bureau de navire, qu’il utilisa par la suite pour écrire.

gettyimages-621703561-5c4204d06ba7.jpg

L’océan, près de sa demeure d’Isla Negra, a inspiré à Neruda certaines de ses plus belles œuvres.
Il n’est pas étonnant que Neruda ait écrit beaucoup de ses plus beaux poèmes à Isla Negra, dans sa maison où entrait la lumière magique qu’on ne trouve qu’en bord de mer, serrée entre une portion de de côte déchiquetée et la mer tempétueuse. Neruda et Urrutia sont enterrés devant leur maison. Dans "Je reviendrai", il écrit : “plus tard, quand je ne vivrai plus, cherche ici, cherche-moi entre la pierre et l’océan, dans la tempétueuse clarté de l’écume.”
C’est ce que font les visiteurs, en assez grand nombre pour qu’on comprenne l’importance de Neruda pour le Chili et pour le monde, personnage immense qui a laissé derrière lui tant de beauté dont les autres peuvent profiter.

Paramètres des cookies