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Tour du monde

Tour du monde épisode 3 : à la poursuite du voyage (perdu ?)

Texte par

Elodie Rothan

Mis à jour le : 6 avril 2022

Carte

Nous avons terminé nos grandes vacances. Durant les premières semaines, nous avons galopé d’une énergie presque juvénile, spontanée, profité de l’enthousiasme des débuts. Se profile alors un autre visage du voyage : celui qui s’inscrit dans la durée.

Faute d’avoir pu relier la Bolivie par voie terrestre, nous terminons notre périple péruvien sur la côte pacifique. A Huacachina, de sublimes dunes s’étendent à perte de vue. En fin de journée, elles se transforment en immense terrain de rallye pour plusieurs dizaines de buggys faisant vrombir leur moteur... Sensations fortes garanties. Je m’étonne devant la capacité de l’humain à transformer un paysage paisible en parc d’attraction géant. Un peu plus loin, à Paracas, nous embarquons vers une réserve naturelle marine : les Islas Ballestas. Là s’ébrouent lions de mer, otaries et manchots sous l’envol de milliers d’oiseaux : le spectacle est merveilleux. L’envers du décor dévoile des bateaux faisant la queue leu leu pour admirer ce sanctuaire de vie sauvage...
J’ai la nette impression qu’il existe une face cachée aux tours du monde. Elle se dissimule à l’abri de clichés magiques, prétendant à qui veut l’entendre que chaque journée est idyllique.

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 Le village Huacachina est construit autour d'un petit lac, ce qui en fait la deuxième oasis du continent

A chaque escale m’est proposé un panel de circuits à la journée, où chaque pause est organisée pour pouvoir prendre sa photo avant de, vite, repartir. Il y a clairement une autoroute touristique dont les rouages sont parfaitement rodés et sur laquelle il n’y aurait qu’à se laisser glisser. Avaler les kilomètres, multiplier les activités en tout genre, hashtaguer notre quotidien... Se laisser ainsi remplir et envahir. Nous pouvons consommer le voyage comme un gigantesque supermarché d’expériences et de hot spots. Cette façon de voyager a quelque chose de boulimique. J’ai peur d’être vite écœurée.

Tracer l’itinéraire, choisir l’étape d’après, refaire les sacs, coordonner les déplacements, réserver l’hébergement, trouver la bonne excursion... Ces activités quotidiennes nous prennent en réalité beaucoup de temps et d’énergie. Nous devenons une machine d’organisation, aux rouages temporels distincts : s’enchevêtrent continuellement le planning de la journée, celui des jours à venir et celui des étapes plus lointaines (car il faut aussi penser à la suite...). L’emploi du temps se remplit vite (surtout avec des enfants !) et l’on a parfois à peine le temps de profiter de l’endroit où l’on se trouve qu’il faut déjà penser à demain. Est-ce que ce temps, que je fantasmais si vaste, serait en train de m’échapper ?

La connectivité presqu’omniprésente, même aux endroits les plus reculés du monde, a modifié la tournure du voyage. Lorsque j’avais 20 ans, voyager signifiait se couper, provisoirement, de communication. Je passais un coup de fil de temps en temps à mes parents pour les rassurer. Point. Mon guide Lonely Planet et les discussions échangées sur place constituaient l’essentiel de mes renseignements.

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Apprenez à vous détacher de votre portable !

Aujourd’hui, je me sens harcelée par des images parfaites, des « expériences à vivre », des informations en tous sens. J’en viens même à consulter les réseaux sociaux beaucoup plus qu’en temps normal... Serais-je happée par une tentation virtuelle ? Je m’extasie devant les comptes Instagram de familles avalant des milliers de kilomètres avec le sourire. Des dizaines d’heures de bus, des nuits blanches, des passages de frontières interminables... Pour parfois rester seulement deux ou trois jours dans une localité (très instagrammable, il faut l’avouer), avant de repartir en trombe mille kilomètres plus loin. Étrangement, les photos observées commencent à se ressembler : ce sont les mêmes étapes, les mêmes points de vue avec, dessus, uniquement des têtes différentes. Cette surexposition induit en outre une sorte de frustration : drones et filtres en tout genre produisent des images idéales auxquelles la réalité colle rarement. L’attente du magnifique est gâchée.

Derrière les apparences, il y a les étapes sinistres, des villages aux allures de chantiers, des plats immangeables et j’en passe. Tous ces aspects, qui semblent négatifs, font en réalité le sel du voyage. Sans eux, nous baignerions dans un état de béatitude permanente et ne serions plus en mesure de profiter à leur juste valeur des étapes de grâce, où d’un coup surgit la beauté du monde ou le bonheur d’une rencontre impromptue. Même, ce sont eux qui nous travaillent, nous bousculent et, au final, nous transforment. J’ai lu quelque part que la différence fondamentale entre un « touriste » et un « voyageur » serait la dimension intérieure : au fond, c’est ce que nous vivons à l’intérieur de nous-même qui fait de nous un voyageur, et non un simple touriste (que nous sommes, bien évidement, partout – croire le contraire serait s’illusionner).

A 60 jours, nous avons grappillé une poignée de bons moments, quelques paysages merveilleux, une série de rencontres marquantes, mais nous avons aussi récolté un paquet mêlé de sentiments contradictoires. Quelque chose est en train de prendre forme et une certitude peu à peu se dessine : le voyage est une créature complexe que l’on ne peut ni totalement maîtriser, ni totalement laisser vagabonder. Je n’ai aucune idée de ce que nous allons faire, mais il y a quelque chose auquel j’ai envie de résister.

Dans cet état d’esprit, nous partons en Colombie. Nous débarquons dans cette destination imprévue et décidons de l’aborder différemment : nous ne ferons pas le tour complet du pays et n’enchaineront pas à tour de bras les fameux incontournables. Et tant pis si nous loupons quelque chose.

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La vallée de Cocora et ses palmiers géants en Colombie

Peu de jours après notre arrivée, patientant à un arrêt de bus, je rencontre Rebecca. J’entreprends avec elle une longue discussion. Rebecca est un perroquet. Rebecca connait bien son alphabet et me fait des vocalises fantastiques. Elle enchaine des « hola » à tout va, me récite son prénom et nous offre d’incroyables variations linguistiques. Les enfants sont hilares. Les animaux ont décidément cette singulière capacité d’enchanter le monde. Le bus arrive, il faut partir. Le sort me fait alors une belle ironie : je perds mon téléphone. Je le laisse tout simplement sur le siège, la tête emplie de ce dialogue impromptu. Cette tentative maladroite de communiquer avec un animal exotique dans ma propre langue m’a fait perdre mon trésor de technologie. Ce petit objet que je traîne constamment comme une prolongation de moi-même. 15 cm de métal pour mon shoot quotidien de virtualité.

Moi qui pestais contre la connectivité, un profond sentiment d’abandon m’envahit. Mon désarroi est brutal, incompressible. Ma première impulsion est de tout de suite trouver une solution de remplacement. « Il y a quelque chose de meilleur qui va t’arriver dans les mains » me souffle d’un sourire un Colombien de la Sierra de los Colores. Faudrait-il, pour retrouver ce goût si fantastique du voyage, en venir à lâcher également ce qui nous relie le plus ? Pour retrouver l’instant, oser se démunir ? Si le voyage n’est pas une autoroute de surconsommation, alors nécessite-t-il que l’on opère un changement sur nous-même ?

Après 48 heures, je commence à vivre plus intensément chaque moment : aux instants perdus, je regarde simplement autour de moi. Face à un magnifique iguane, je ne cherche plus – parce que je ne peux pas – à capturer l’image. Je l’observe, je le grave. Je n’ai pas de cliché à montrer, mais qu’importe ?

Après 72 heures, je deviens fébrile. Une tension interne ne me lâche pas. Voir Louis pianoter sur son téléphone provoque des vagues de rage internes, difficiles à maîtriser. C’est clair, je suis en manque.

Après une semaine, des absurdités administratives me rappellent continuellement à quel point cet objet est devenu indispensable (je perds par exemple l’accès à mes comptes en banque !). Et pourtant, notre but ultime est-il vraiment de rendre la vie plus pratique ?

Après deux semaines - et un intense effort sur moi-même, quelque chose a lâché. J’ai perdu mes reflexes, ma rage et, en réalité, un bon gros paquet de stress. Je me laisse envahir par ce nouveau (!) mode de vie : chaque moment redevient vécu au présent. Je ne suis plus dédoublée entre le ici ET une recherche quelconque sur mobile. Je suis seulement là. Cela semble simple. Et pourtant. C’est assez incroyable de réaliser à quel point nous avons perdu ce sentiment évident.

A 90 jours de voyage, déconnectée pour de (presque) vrai, je ne suis plus en attente, tendue vers demain. Nous avons modulé notre rythme. Nous n’enchainons plus les étapes photogéniques. Nous avons ralenti. Nous cherchons encore notre équilibre, à tâtons. Mais du moins cherchons-nous.

Guide de voyage

Un hymne aux voyages autour de la terre