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Idées de voyage

Pondichéry et le Chettinad : 8 manières de goûter au raffinement de l'Inde du Sud

Texte par

Emilie Thièse

Mis à jour le : 13 septembre 2022

Carte

En Inde du Sud, au cœur du Tamil Nadu, s'étend le Chettinad, territoire des Nagarathar Chettiars, une communauté de marchands, dont la prospérité, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, façonna une culture de métissages, où le raffinement est poussé à son paroxysme, et qui fait aujourd’hui le ravissement des voyageurs en quête d'authenticité et de dépaysement. Plus au Nord, sur la côte de Coromandel, l'irrésistible Pondichéry, qui mêle, elle aussi, les influences, joue à merveille de son passé colonial, tout en s'ancrant pleinement dans l'époque, sans trahir les rêves d'évasion qu'elle suscite.

1. Découvrir les villages aux mille palais endormis

Karaikudi, Kanadukathan, Athangudi, Pallathur, Kottaiyur, Kothamangalam, Nartamalai... Leurs noms, que l'on se plaît à faire claquer sur la langue, pourraient être scandés à l'infini. Ou simplement, 75 fois. Car c'est leur nombre : 2 villes et 73 villages, lovés au cœur de la campagne tamoule, dans le Chettinad, à 400 kilomètres au sud de Chennai, l'ancienne Madras. 75 pépites, oubliées des circuits touristiques classiques, où s'élèvent, dans un quadrillage de rues quasi parfait, plus de 10 000 maisons palatiales, à l'architecture codifiée et rivalisant d'ornements.

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Vue sur une maison palatiale depuis le toit-terrasse d’une autre maison palatiale, la CVCT House, ouverte à la visite, à Kanadukathan.

C'est entre la deuxième moitié du XIXe siècle et les années 1920, que les Nagarathar Chettiars, communauté de négociants et de financiers dont les origines alimentent bien des légendes, prospèrent en commerçant avec l'Asie du Sud-Est. Ils firent alors, et jusque dans les années 1940, construire sur leurs terres des demeures familiales extravagantes, conçues sur le modèle des temples dravidiens (caractéristiques du sud de l’Inde), à partir de matériaux rares, provenant d'Europe et d'Asie.

Dans les rues de terre rouge, çà et là hérissées de verdure, ces imposants rectangles de couleurs claires, éblouissants sous le soleil, qui semblent figés dans le temps, se succèdent de manière saisissante. Si beaucoup souffrent aujourd'hui d'un certain abandon, plusieurs d'entre eux, relativement bien entretenus, ouvrent leurs portes aux visiteurs, décuplant l'émerveillement : marbre d'Italie, bois précieux tropicaux, lustres en cristal, murs et plafonds ouvragés... Les pièces s'enchaînent dans une profusion de décors, et de styles, parfois étourdissante.

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L'impressionnant hall d'apparat de Laxmi House à Athangudi

2. Séjourner dans un palais restauré, la Saratha Vilas

Le jour décline lentement sur la campagne. J'avance sans me presser sur ma bicyclette ; je rentre de Kadiapatti dont mes hôtes m'ont vanté - à raison - la splendeur des maisons palatiales. Je longe le bassin où se reflète le gopuram d'un temple, accompagné de sa garde végétale, croise quelques villageois au regard amusé, à vélo eux aussi.
À Kothamangalam, à la Saratha Vilas où je séjourne, un massage ayurvédique (médecine originaire du Kérala) m'attend avant le dîner. Difficile de dire quelle heure est la plus belle dans cette demeure palatiale : lorsque la nuit tombe à peine et qu'une lumière bleutée drape ses harmonieuses cours intérieures, ou en plein jour, lorsque le soleil y dessine des ombres, bousculant ses parfaites symétries...

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Sérénité au crépuscule dans la sublime cour intérieure de Saratha Vilas, à Kothamangalam.

Ce petit palais du début du XXe siècle, superbement restauré par deux architectes français, Michel Adment et Bernard Dragon, et reconverti en hôtel de charme, incarne magistralement l'âge d'or chettiar, et la philosophie de ces maisons, pensées comme des temples familiaux. Marbres de Carrare, noir de Mazy et antiques italiens ; cristal de Murano et du Val Saint Lambert ; essences nobles d'Asie du Sud-Est ; carreaux en céramique des quatre coins d'Europe... habillent, sans ostentation superflue, l'enfilade d'espaces intérieurs, jusqu'à la gracieuse cour semi découverte, probablement la plus belle pièce de la maison, autour et au-dessus de laquelle s'agencent les chambres, sobres et raffinées.

À l'arrière, une cour fleurie, irrésistible dans la fraîcheur du matin, sert de cadre enchanteur aux petits-déjeuners et dîners, et mène, par une porte presque secrète, à un jardin luxuriant, percé d'une piscine. Une bulle de raffinement et de calme, que l'on aimerait ne jamais quitter.

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Les chambres de la Saratha Vilas sont garnies de meubles chinés ou designés sur-mesure par les deux architectes.

3. Goûter à la cuisine la plus parfumée du pays

Sur la feuille de bananier, des petits monticules de couleur attendent patiemment d'être dévorés. Massala de poulet au poivre, chutney de coco, currys variés, dahl, riz, pickles, morceau de fruit frais... Sans oublier les gourmandes crêpes et beignets locaux (idli, dosai, paniyaram, aapam...) à base de riz, de lentilles et/ou de graines de fenouil fermentés, cuites à la vapeur, à la poêle ou en friture, natures ou garnies. C'est toute une palette de saveurs - sucré, salé, doux, amer, piquant... - qui se décline sur cette assiette végétale, puis en bouche.

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Une palette de saveurs qui se déguste, traditionnellement, avec les doigts... de la main droite. Une gageure, pour le non-initié !

Parce qu'elle combine habilement une foule d'épices et d'herbes aromatiques - héritage des échanges des Chettiars avec l'Indonésie, le Sri Lanka ou encore la Birmanie -, et relève ainsi subtilement le goût des aliments, la gastronomie du Chettinad est réputée comme l'une des plus parfumées du pays. À Saratha Vilas, des cours de cuisine traditionnelle sont dispensés par les membres du village : on observe, on s'essaye, on pique quelques astuces, et surtout on déguste ! Ils commencent en général par un tour au marché de Karaikudi, vibrant en couleurs et visages rayonnants. Une balade qui met du baume à l'œil, à l'âme, et en appétit.

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Profusion de couleurs au Chandei Market de Karaikudi.

4. Dénicher des trésors chez les antiquaires

Motos et voitures se croisent dans un ballet incompréhensible, soulevant la poussière ocre, au son des klaxons. Aucun doute, Karaikudi n'est pas un village, mais bien une ville. Elle est même la capitale du Chettinad. Près du temple Koppudai Ammam, dans le quartier de Kallukatti, se tient le marché des antiquaires : quelques ruelles étrangement calmes, aux échoppes ouvertes sur un autre temps.

Grands voyageurs, les Nagarathar Chettiars ramenaient de leurs périples ce qu'ils y trouvaient de plus précieux - ou ce qui faisait la mode de l'époque. Ils en habillaient leurs palais, et en dotaient leurs filles. Ce sont ces trésors qui peuplent ce cortège de boutiques : de la vaisselle à foison, des peintures de Tanjore, mais aussi des éléments d'architecture - colonnes, panneaux de bois sculptés, portes... - rescapés des destructions, qui, au fil des ans, ont touché près de 30 % de cet exceptionnel patrimoine bâti. De quoi faire tourner la tête aux collectionneurs... 

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Se mettre dans la peau d’un Chettiar en acquérant quelques-uns de leurs trésors chez les antiquaires de Karaikudi... Ou simplement en rêver.

5. Admirer les savoir-faire artisanaux traditionnels 

Pour créer l'univers d'opulence sur lequel s'ouvrent leurs fastueuses demeures, les Nagarathar Chettiars ont fait venir les plus beaux matériaux du monde entier, mais aussi les meilleurs artisans du sous-continent indien, qui se sont progressivement formés à certains procédés. Un savoir-faire unique, qui touche plusieurs corps de métier, et fait toujours la réputation de la région.

Ainsi à Athangudi, on peut s'infiltrer dans les ateliers de confection de carreaux de ciment ornementaux, pour admirer femmes et hommes réaliser, d'un geste sûr, selon la technique de cloisonné, motifs floraux ou géométriques colorés, inspirés de Maastricht, haut lieu de la céramique au début du XXe siècle. De même, sur leur grande machine de bois et de fils, les Devanga, communauté de tisserands implantée autour de Karaikudi, perpétuent, parfois devant l'œil de quelques curieux, le jeu de patience ancestral qui donne vie aux fameux Kandangi, ces tissus en fibre naturelle, traditionnellement ornés de lignes ou de carreaux, et de beaux liserés brodés, dont on fait d'élégants saris. Deux jours d'ouvrage sont nécessaires pour un seul sari ; aucun jour n'était de trop pour vêtir les femmes chettiars... 

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Un artisan à l'œuvre dans l’un des ateliers de carreaux de ciments décoratifs d’Athangudi.

6. Succomber au charme de “Pondi”

Cacophonie des moteurs et des klaxons à laquelle répondent écureuils joyeux et corbeaux luisants ; moiteur propre aux villes du sud de l'Inde, tempérée par la brise marine. C'est une toute autre ambiance qui règne à Pondichéry, sur la côte de Coromandel. Cet ancien comptoir français, dont les différents quartiers forment un véritable patchwork culturel, est un curieux mélange d'urbanité bouillonnante et de douceur de vivre.

Façades pastel et safran, pluie de bougainvilliers, défilé de vélos rétros, la séduction qu’exercent le quartier français et sa “ville blanche” est quasi immédiate. Les anciennes maisons coloniales ont été en partie reconverties en restaurants branchés, hôtels de charme, boutiques de créateurs... Ainsi qu'en une kyrielle de petits commerces un peu moins tendance. La photogénie du quartier est indéniable, et semble exploitée à son comble. Ce qui, de prime abord, pourrait sembler un peu surfait, mais qui participe, en réalité, à la préservation du patrimoine architectural...

À deux pas, son front de mer, où l'on se balade à l'heure du coucher de soleil, rassemble chaque jour, furtivement, en un même lieu, tous les visages de la ville. Depuis peu, on peut s'y poser à The Spot, adresse hybride sise dans l'historique maison Colombani, pour y glaner objets de designers et d'artisans locaux, y boire un verre en écoutant un concert et y manger une easy food de qualité.

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Végétation indomptée et façades patinées... Tomber en amour pour le quartier français de Pondi.

7. Dormir dans une ancienne maison coloniale, La Villa 

En plein cœur du quartier français, Notre-Dame-de-la-Garde, cet hôtel particulier de la fin du XIXe début XXe, aux consonances phocéennes, s'est mué, en 2014, en un petit établissement haut de gamme de 6 chambres, La Villa, au luxe intimiste et douillet. La bâtisse d'origine, à la belle façade patinée, a été rehaussée d'un étage, agrémenté d'une piscine, et surmonté d'un penthouse, par le duo d'architectes Tina Trigala et Yves Lesprit.

Dans les chambres et suites, où le bois exotique - local et de récupération - donne le la, le contemporain s'invite par touches, sans froisser l'esprit des lieux. Les petits-déjeuners, servis dans la poétique cour-jardin, plantée d'arbres centenaires, offrent un délicieux moment de calme. Un cadre romantique à souhait également le soir, lorsque les lumières se tamisent : on y sert alors une cuisine française métissée pointue, fidèle à l'esprit de Pondi. 

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Atmosphère feutrée au restaurant de La Villa, où le contemporain se fraye un chemin au cœur de l’ancien.

8. S'émerveiller au Matrimandir 

C'est une forêt posée au cœur d'un paysage semi-aride, l'exubérance tropicale, inattendue ici, où domine la terre de Sienne. Un abri fait d'ombres et de fraîcheur. C'est ce qui frappe en premier lorsque l'on arrive à Auroville, la “Cité de l'Aurore”, située à 12 kilomètres au nord-ouest de Pondichéry.

Fondée en 1968 par Mirra Alfassa, surnommée la “Mère”, compagne de Sri Aurobindo (fondateur du yoga Intégral), cette ville expérimentale rassemble une communauté internationale autour des principes d'unité et d’harmonie... 2 millions d'arbres y ont été plantés, sous lesquels fourmillent une multitude d'initiatives écologiques et culturelles, hyper galvanisantes. Le lieu s'expérimente plus qu'il ne se visite, et demande même d'y séjourner.

Parmi ses temps forts, de l'ordre du pèlerinage pour certains, pénétrer dans le Matrimandir, le “Temple de la Mère”, dédié à la méditation, cette impressionnante sphère dorée, pensée par l'architecte Roger Anger, qui rayonne sur une série de jardins, et dans laquelle, grâce à un protocole millimétré et à de savants jeux de lumière, on vit un moment, si ce n'est hautement spirituel, pour le moins mémorable... 

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Le dôme doré du Matrimandir, “l'âme d'Auroville”, qui semble émerger de terre...

Bon à savoir : Pour se mettre doucement dans l'ambiance, la meilleure manière de voyager dans cette partie du Tamil Nadu est certainement, depuis Chennai (qui possède un aéroport international), de prendre le train de nuit jusque Karaikuddi ou Kanadukathan, portes d'entrée du Chettinad, puis de remonter tranquillement vers la côte de Coromandel et Pondichéry en taxi. L'occasion alors de s'arrêter pour admirer la finesse des sculptures des temples qui s'égrènent en chemin : celui de Vijayalaya Cholisvaram à Narthamalai, construit à flanc de rocher au VIIe siècle, sous la dynastie des Pallava, et bien sûr, celui de Brihadishwara (XIe siècle) à Tanjore, joyau de l'Empire Chola, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.


Guide de voyage

Lonely Planet : un guide de référence, à la fois pratique et culturel, pour découvrir l'Inde du Sud et le Kerala