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Publié le 30/01/2026 8 minutes de lecture
Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre avant d’atterrir au Cap-Vert. J’ai eu la chance de partir en voyage de presse un peu au dernier moment, profitant d’un désistement, et me voilà partie, alors que les premières neiges tombent sur Paris, pour Boa Vista, surnommée « l’île des dunes », avant de poursuivre mon périple sur Santiago, l’« Africaine »… À la découverte d’un archipel surprenant, déroutant et totalement dépaysant.
Santa Monica, Boa Vista
La porte de l’avion Transavia s’ouvre sur le tarmac de Boa Vista. Il fait 26 degrés, le ciel est couvert, et un petit vent tiède efface le froid matinal d’un Paris sous la neige, quitté aux aurores. La lumière, les odeurs et la douceur du climat me ramènent deux décennies en arrière, au Togo, où j’ai vécu quatre ans. Le petit aéroport international Aristides Pereira - du nom du premier président de la République cap-verdienne - est d’une tranquillité presque irréelle. Après la douane et la récupération des bagages, deux pick-ups nous attendent pour nous conduire directement sur la plage de Santa Monica au sud-ouest de l’île.
La route nouvellement goudronnée traverse un désert aux allures d’Arizona : pas un arbre à l’horizon, juste deux monts presque face à face, le Monte Estância – point culminant de l’île à 387 m et le Monte Santo António -. Une demi-heure plus tard, la route devenue piste finit devant un petit resto de plage, l’Origens, près d’un village de vacances aux bungalows inachevés. La plage s’étend presqu’à l’infini, sur 18 km. Le sable jaune et fin, l’océan turquoise pâle et des vagues idéales promettent un bain parfait.
Le poisson grillé accompagné de légumes locaux et d’une Strela bien fraîche - seule bière brassée dans l’archipel -, passe à merveille. Quant au bain de mer qui suit, il est divin, la température de l’eau atteint presque celle de l’air, toujours brassé par une légère brise, sans doute caractéristique de ces îles du nord de l’archipel, les îles de Barlavento (« sous le vent » ) dont Boa Vista fait partie avec Santo Antão, São Vicente, Santa Luzia, São Nicolau et Sal.
En sortant du bain, nous apercevons un cortège de 4 x 4 bleus qui déboulent sur le parking du restaurant Origens. Non, ce ne sont pas des casques bleus qui débarquent dans un cadre humanitaire mais une horde de touristes TUI… Il est temps de quitter les lieux et de remonter sur les banquettes tape-cul des plateaux des pick up pour une nouvelle sensation de liberté et de lâcher-prise total sans oublier pour autant de s’accrocher comme on peut à la carlingue du véhicule.
Les dunes de Chaves
Nous roulons sur le sable sans croiser âme qui vive, si ce n’est quelques ânes et une tortue à l’assaut des vagues d’une crique, à la pointe nord des 18 km de la plage. Un phare apparaît, puis le paysage se métamorphose en une succession de vagues de dunes couleur glace à la vanille, plongeant dans celles d’une mer émeraude : ce sont les dunes de Chaves. Elles donnent une telle impression de pureté et de perpétuel mouvement naturel qu’on ose à peine les fouler.
Au loin se dessine Sal Rei, la capitale de Boa Vista. C’est là que nous posons nos valises, au Barcelo Marine, un hôtel à la fois chic et charmant à flanc de collines au nord de cette petite ville de 6 000 habitants.
Sal Rei
Le centre-ville historique de Sal Rei - « sel du roi » en portugais, en référence à l’importance historique du commerce du sel sur l’île de Boa Vista sous la couronne portugaise - n’est qu’à une quinzaine de minutes à pied. J’éprouve un réel plaisir à y flâner, de la plage des pêcheurs aux bâtiments désuets de l’époque coloniale, en passant par les échoppes de tissus et d’objets artisanaux tenus par des Sénégalais.
Vers 18h30, la nuit tombe doucement et la ville se transforme. Les ruelles s’animent un peu, sans jamais se départir de cette impression de cité presque fantôme qui semble flotter sur Sal Rei. Nous nous rendons au restaurant Sodade - Saudade en créole cap-verdien - installé dans une ancienne bâtisse coloniale dont l’étage abrite un petit musée retraçant l’histoire de Boa Vista. Un lieu au charme suranné et une adresse remarquable, où langoustes et fruits de mer côtoient, une fois encore, de superbes poissons grillés, comme le thon ou la sériole, sans oublier la fameuse Cachupa, plat national cap-verdien : un ragoût de viande ou de poisson à base de haricots, de maïs et de légumes.
De la pointe sud au « Norte » de Boa Vista
Le lendemain, toujours en pick-up, nous gagnons l’extrême sud de l’île. Nous longeons une réserve protégée de ponte de tortues, puis atteignons Curral Velho, un village abandonné au bord d’une saline aux eaux saumâtres. L’ocre domine : pierres, terre, sable, saline. Manquant d’eau, trop isolé, trop rude, le village s’est vidé entre les années 1960 et 1980. Les habitants sont partis vers Sal Rei, laissant derrière eux des maisons muettes et le souvenir d’autres vies.
Nous remontons ensuite vers le « Norte », par ce que notre guide appelle la Route 66 de Boa Vista. Et il n’exagère pas. À perte de vue : du vide. Quelques ânes, deux ou trois vaches, des parcelles de maraîchages, péniblement gagnées sur la roche. L’île semble presqu’inhabitée. Puis, le décor change peu à peu. Les teintes vertes prennent le dessus, portée par une rivière qui fait vivre potagers, chèvres et petits producteurs de fromages.
Arrêt dégustation à Cabeça dos Tarrafes, dans une petite exploitation familiale. Michel, le fils de la maison nous fait goûter plusieurs fromages, dont un poêlé façon haloumi. C’est croustillant, fondant, délicieux. Nous accompagnons les fromages de confiture de papaye, comme le veut la tradition. Et pour faire passer tout ça, un petit verre de grogue maison, le rhum local, finit de nous mettre en appétit.
Le déjeuner se poursuit à Fundo das Figueiras, chez Tina, la tante de Michel, autour d’un poulet grillé. J’adore l’ambiance de ces villages du nord-est. Les maisons aux couleurs vives qui claquent sous le soleil gris-bleu, les enfants qui jouent dans la rue, les habitués installés aux terrasses des deux ou trois bars du coin. Des bougainvilliers partout.
Il fait bon flâner, entrer dans les petits magasins, on se sent bien accueillis partout et on comprend très vite ce qu’est la Morabeza : cet art de vivre capverdien fait de simplicité, de générosité et d’une chaleur humaine qui vous fait sentir instantanément presque chez vous.
Le désert de Viana
Changement de décor radical à quelques kilomètres seulement. Des terres vertes du Norte, on grimpe tout d’un coup une dune qui n’est que la première d’une succession d’autres. Sur 5 km2, un mini-désert comme un mirage surplombe la nature autour. Ce sont les alizés qui, au fil des siècles, ont transporté du sable africain jusqu’à l’île, l’accumulant dans cette cuvette naturelle où presque rien ne pousse. Un désert voyageur, façonné par le vent.
Les nuages du ciel se mêlent aux nuages de sable qui circulent, volent d’une dune à l’autre. Marcher sur les crêtes, courir vers le creux des dunes, avoir l’impression qu’il n’existe plus rien autour, sauf au loin ce vendeur de souvenirs sénégalais, qui a déployé ses babioles sur un pagne… Et ce n’est pas un mirage.
Praia, capitale de l'île de Santiago
L’aéroport de Boa Vista, adjacent à la petite ville de Rabil, n’est qu’à quelques kilomètres de ce petit désert improbable et en 40 minutes de vol vers le sud, c’est une autre île que je découvre : Santiago, en commençant par Praia, sa capitale mais aussi celle du Cap-Vert. Étrange d’arriver dans une atmosphère urbaine, de klaxons et de voitures après le calme et même l’espèce de quasi « désertitude » humaine de Boa Vista. En hauteur de cette ville bordée de plages - comme son nom l’indique, Praia signifie « plage » en portugais -, le quartier historique du Plato.
J’y flâne, happée par le mélange des architectures : vieilles bâtisses coloniales, élégance art déco, brutalisme assumé des années 1960. Et surtout, par la vie qui s’y déploie, concentrée autour du marché couvert et sur plusieurs étages, majoritairement tenu par des femmes qui font leur compte ensemble en fin de journée. Les ambiances, les odeurs, les gestes me ramènent instantanément aux marchés d’Afrique de l’Ouest. Je sors mon appareil photo et m’apprête à photographier l’une des vendeuses. Elle tourne la tête. Comme à Lomé. Le message est clair. Ici aussi, pas de photos volées.
Batuco, Saudade, Morna… Tout pour la musique
Tandis que le soir tombe, baignant la ville d’une lumière ocre en accord avec les couleurs vives des bâtiments, nous rejoignons le Quintal de Música, un restaurant où l’on dîne au son des groupes qui se succèdent sur scène et où l’on danse sans façon. Bonne surprise : l’endroit est autant fréquenté par des Cap-Verdiens que par des étrangers. Et on y mange bien : poisson grillé, fruits ou cachupa et en dessert un délicieux flan à la coco.
Sur scène, percussionnistes et chanteurs s’en donnent à cœur joie. Les chants en créole racontent des histoires des îles, tandis que des danseuses se succèdent, se déhanchant au rythme des tambours. Elles sont choisies au hasard dans la salle par un membre du groupe. Je baisse la tête dans mon assiette, pressentant que je vais y passer et ça ne loupe pas. J’y vais. Heureusement, je ne suis pas seule : une autre personne de notre groupe m’accompagne.
Nous voilà sur scène, tapant du pied, nous déhanchant, tentant de garder le rythme… Aucun jugement, aucune gêne finalement. On vous accepte telle que vous êtes. La musique, le chant et la danse font partie de la vie quotidienne, qu’il s’agisse du Batuco, de la Morna ou de la Saudade.
Randonnée dans la vallée du Ribeira Grande à Santiago
Malgré les courbatures - souvenirs de muscles trop sollicités la veille -, je pars en randonnée dans la vallée de la Ribeira Grande, à quelques kilomètres de Praia. Le sentier de 6 km suit le lit d’une rivière le plus souvent à sec et révèle une végétation luxuriante, en contraste saisissant avec les paysages désertiques de Boa Vista : manguiers, papayers, goyaviers, un baobab plusieurs fois centenaire au tronc monumental, puis, en fin de parcours, la canne à sucre d’une exploitation familiale qui produit du grogue.
Une halte bienvenue pour se remettre de la balade. Mickaël Cabral Martins, franco-capverdien, y a repris l’exploitation familiale et fait déguster son rhum local accompagné de spécialités du coin. Requinquée, je découvre à quelques centaines de mètres Cidade Velha, la plus ancienne ville de l’île, fondée au 15è siècle, ancien carrefour du commerce atlantique et de la traite négrière, aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Je tombe sous le charme des maisons de pierre de la charmante rue principale - baptisée la rue des Bananes - avant de rejoindre la plage de sable noir, où sont échouées des barques de pêcheurs de toutes les couleurs, et de m’attabler dans un petit restaurant fréquenté par les locaux, où la cachupa est délicieuse.
Assomada, au coeur de Santiago
Sur Santiago, pas besoin de pick up pour traverser l’île. Le lendemain, nous partons en minibus de Praia au sud jusqu’à la pointe nord de l’île, à Tarrafal. En chemin, des routes sinueuses contournent des « picos » - montagnes - de l’île qui s’élèvent à plus de 1000 m et jusqu’à 1394 m pour le Pico da Antonia, point culminant de Santiago. La route est superbe, évoluant dans un dégradé de verts et de fleurs de toutes les couleurs.
Une petite halte à Assomada, la deuxième de l’île, permet de découvrir cette ville perchée de l’intérieur, empreinte de Morabeza et d’un marché aux mille couleurs et odeurs. Dans le centre ville, de récentes fresques murales racontent l’histoire du pays, sa culture, sa géographie, sa musique, l’importance vitale de l’eau.
Tarrafal, entre station balnéaire et histoire
Avant d’entrer dans la ville de Tarafal, sur la gauche, je ne m’attends pas à découvrir les vestiges d’un camp de concentration ouvert en 1936 par le régime de Salazar pour enfermer les opposants politiques, principalement républicains, militants antifascistes puis anticolonialistes. Isolé et austère, il est devenu un symbole de répression et de mémoire historique, aujourd’hui transformé en musée. Malgré la chaleur du soleil et la lumière éclatante, le lieu, témoin de la dictature au soleil, me glace le sang.
Puis nous arrivons dans la petite bourgade, qui pourrait être, a peut-être été et sera peut-être une station balnéaire. Les criques et les plages, toutes plus charmantes les unes que les autres, sont bordées de bâtiments et d’infrastructures en partie à l’abandon : un bar de plage brûlé, une digue à moitié détruite qui s’écroule dans la mer, des constructions jamais terminées, et d’autres pleinement opérationnelles.
Au milieu de ce mélange étrange, les barques multicolores des pêcheurs flottent sur l’eau transparente et turquoise, et le sable fin jaune s’étend sous nos pieds. Welcome to Tarrafal, qui sera pour moi la dernière étape de cette découverte d’un archipel fascinant, ou plutôt de deux îles, et il me tarde déjà de visiter les huit autres îles du Cap-Vert.
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