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Publié le 05/02/2026 4 minutes de lecture
J’ai toujours eu un faible pour les micronations, ces minuscules pays nés d’un éclat de rire, d’une lubie ou d’une histoire réappropriée. La République du Saugeais mijotait dans un coin de ma tête, il ne restait plus qu’à trouver le bon moment pour rejoindre ce bout de Haut-Doubs, entre Morteau et Pontarlier, en Franche-Comté.
J’y suis entrée sans passeport ni visa, avec cette rare sensation d’arriver quelque part où l’on vous ouvre la porte avant même d’avoir frappé. Ici, le protocole diplomatique tient en une poignée de main franche, du comté, un café fumant et quelques gâteaux maison.
Rencontre présidentielle à Montbenoît
C’est à Montbenoît, capitale du Saugeais, que je rencontre un matin d’hiver le Président Simon Marguet et son épouse Michèle, dite Mymy, Première Dame sans chichis. L’Élysée local n’est autre que leur maison, mitoyenne de l’ancien magasin de motoculture familial repris par l’un de leurs fils.
Le Président me remet un laissez-passer manuscrit, tamponné et signé à mon nom, autorisant ma libre circulation sur tout le territoire Sauget, assorti de cette mention : « Elle devra être accueillie avec courtoisie, sinon de sévères sanctions seront prises. » Je me sens d’emblée privilégiée et protégée par ce précieux laissez-passer, promesse d’un voyage sous les meilleurs auspices.
Puis viennent le café et les biscuits. Je comprends vite que l’accueil sincère et chaleureux tient lieu de protocole diplomatique dans cette république courtoise.
Un pays né d’une blague…
J’écoute alors l’épopée saugette se dérouler comme une histoire de famille que l’on connaît par cœur mais que l’on ne se lasse jamais de raconter. Tout commence en 1947, à l’Hôtel de l’Abbaye de Montbenoît, quand le préfet du Doubs, Louis Ottaviani, réplique à l’aubergiste Georges Pourchet qui lui réclame un laissez-passer : « Vous êtes donc une République, il vous faut un président. Je vous nomme président de la République du Saugeais. ».
Georges Pourchet accepte, est élu à vie à l’applaudimètre et gouverne avec humour jusqu’à sa mort en 1968. Lui succèdent Gabrielle, son épouse, de 1972 à 2006, puis leur fille Georgette jusqu’en 2022, élues également aux sons des applaudissements.
… et d’un attachement profond au territoire
Depuis, mon hôte, passé de Premier ministre à Président après une élection très sérieuse par les grands électeurs de la République, poursuit l’aventure avec ce mélange d’autodérision et d’attachement profond au territoire.
Bien que née d’une blague, je comprends vite que cette micronation s’est aussi construite sur quelque chose de très sérieux : un sentiment d’appartenance ancien et de volonté de rénover le joyau de la nation : son abbaye.
Dès le 12è siècle, Landry, sire de Joux, fait don de ce « val de forêts, pâturages et prairies » aux moines de Montbenoît. Le territoire est défini dès 1228, et n’a pas changé depuis. Une stabilité rare, même pour un pays imaginaire. Lorsque l’abbaye ferme en 1773, l’identité saugette ne disparaît pas, elle sommeille, s’exprime dans un patois, dans des traditions, jusqu’à ce fameux jour de 1947 où tout reprend vie, avec une légèreté assumée.
Une micronation, oui, mais une micronation qui sauve son abbaye, restaure ses bâtiments, crée un musée, un blason, un hymne national, un drapeau et une journée nationale… Pas si fictif, finalement.
Sur les routes tranquilles du Saugeais
Enchantée par ma rencontre et mon laissez-passer magique en poche, je quitte Montbenoît pour m’aventurer sur les routes du Saugeais.
Elle compte onze communes, quelque 6 200 habitants - les Saugets et Saugettes - sur 128 km² de moyenne montagne, de prairies où paissent des Montbéliardes au regard placide, de forêts profondes bordées de véritables mûrs de sapins, et le Doubs qui serpente avant de creuser le spectaculaire défilé d’Entre-Roches. Un cadre presque trop solennel pour une micronation née d’une plaisanterie !
À Gilley, capitale économique de la République et village où quelques commerces rythment la vie, je m’arrête au Tuyé de Papy Gaby, véritable sanctuaire des salaisons. Dans ces fermes à tuyé, typiques du Haut-Doubs, jambons, saucisses de Morteau et brési - cette charcuterie de bœuf salée et fumée - patientent lentement dans la fumée, embaumant l’air de parfums profondément savoureux.
À Ville-du-Pont, le Doubs se faufile entre les roches, et le paysage devient presque théâtral. Plus loin, Arçon ou Maisons-du-Bois-Lièvremont racontent une République rurale, vivante et authentique.
À La Chaux, station de ski nordique, la neige se fait parfois attendre, mais la philosophie locale compense largement. Ski de fond, raquettes, randonnées - la République ne compte pas moins de 19 sentiers balisés dont une superbe voie verte - : on prend ce que l’hiver veut bien donner. J’y apprends que les équipes de biathlon françaises s’entraînent dans le Saugeais, preuve que la coopération transfrontalière fonctionne à merveille !
Je traverse les sapins à perte de vue, les collines douces recouvertes de neige, les chalets paisibles d’où s’échappe la fumée des cheminées, glissant à travers Hauterive-la-Fresse, Les Alliés, Bugny avant de retrouver Montbenoît. Coincée derrière un car scolaire, je ne tente même pas de doubler. En République du Saugeais, on apprend vite à ralentir.
Souvenirs officiels, timbres valables et goûter présidentiel
Au Chalet Querry, l’épicerie-crémerie délicieuse de la capitale, je fais le plein de souvenirs : comté, mont d’or, gentiane, salaisons. J’achète aussi quelques timbres à l’effigie du Président, parfaitement valables en République française. Chapeau !
Puis je retourne une dernière fois chez les Marguet qui m’attendent pour un gouter où la saucisse de Morteau flirte avec le cake maison. Ils me rappellent que le premier dimanche d’octobre est jour de fête nationale : fanfare, discours présidentiel et convivialité élevée au rang d’institution.
Chacun peut s’inscrire au grand repas franc-comtois, au cours duquel sont invités et nommés les citoyens d’honneur de l’honneur de l’année. Edgar Faure ou encore Bernadette Chirac le furent en leur temps. Preuve qu’ici, une bonne blague bien menée peut traverser les décennies et séduire jusqu’aux sommets de l’État ! Je note scrupuleusement la date dans l’espoir de faire un jour partie des invités…
Je repars du Saugeais l’air de l’hymne national en tête - Monsieur Marguet m’a fait l’honneur de me le chanter en direct - sans tampon sur mon passeport mais avec mon laissez-passer magique et surtout le cœur rempli d’un voyage dans un pays merveilleux. Le Saugeais n’existe pas sur les cartes officielles, et tant mieux : il vit dans les paysages, les rencontres, et dans cette idée formidable qu’un territoire peut se raconter autrement.