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Reportages

Dark tourism : visiter des lieux de mémoire de manière éthique

Texte par

Anita Isalska (traduit de l'anglais par Yann Champion)

Mis à jour le : 16 février 2021

Carte

Même sans se considérer adepte du « tourisme noir » ("dark tourism" en anglais), il est naturel d’être intrigué par certains sites associés à la mort et la tragédie. Les anciens camps de concentration, les lieux de mémoire et autres sites du nécroturisme sont des vestiges de ce que l’être humain peut faire de pire. Mais ce sont aussi des messages d’espoir et de solidarité qui émergent des chapitres les plus sombres de l’histoire du monde. 

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Le camp d’Auschwitz-Birkenau a été conservé pour servir de lieu de mémoire en hommage à tous ceux qui y sont morts.

Bien que le tourisme noir soit souvent motivé par un désir d’apprendre ou de rendre hommage, il peut être sujet à controverse. En effet, certains visiteurs peuvent choquer en prenant des photos peu appropriées ou en se comportant comme s’ils étaient dans un parc à thème plutôt que dans un lieu de mémoire. Après tout, le tourisme noir n’existe pas dans le vide : il y a de la vie à proximité et les populations locales doivent souvent trouver un équilibre difficile entre le devoir de mémoire et le besoin de ne pas vivre dans l’ombre constante du passé. 

Ces cinq lieux de mémoire ont été le théâtre d’évènements terribles et, en cela, ils doivent tous être abordés avec le plus grand des respects par les visiteurs. Visiter ces endroits peut être profondément émouvant, pour ne pas dire totalement bouleversant, si cela est fait avec bienveillance et respect – voici donc notre guide éthique du tourisme noir.

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Le célèbre portail « Le travail rend libre » du musée-mémorial d’Auschwitz-Birkenau, site de l’ancien camp de concentration nazi d’Auschwitz

Musée-mémorial d’Auschwitz-Birkenau, Pologne

Durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 1,1 million de personnes ont été tuées par les nazis au camp d’Auschwitz-Birkenau. Aujourd’hui transformé en mémorial, ce célèbre complexe concentrationnaire attire chaque année un nombre important de touristes (plus de 2,32 millions de visiteurs en 2019). 
Beaucoup de touristes visitent Auschwitz-Birkenau à l’occasion d’une excursion au départ de la charmante ville de Cracovie, à 65 km à l’est, mais d’autres anciens camps de concentration, non moins bouleversants, peuvent être visités, comme Terezín (au nord de Prague) ou Dachau (à proximité de Munich). La difficulté est de passer du mode vacancier (casquette, T-shirt souvenir, pique-nique dans le sac et perche à selfie à la main) à l’état d’esprit approprié à la visite d’un site où des gens ont été torturés, affamés et assassinés parce qu’ils étaient Juifs, Roms, prisonniers de guerre ou homosexuels. 
Il est évident que les photographies doivent être prises avec respect, mais les responsables doivent malheureusement régulièrement le rappeler aux visiteurs. On ne prend pas une pose énigmatique ou autre sur des voies ferrées qui ont servi à conduire des milliers de personnes à la mort. Demandez-vous s’il est bien approprié de vous prendre en selfie : de par leur nature, les photos de ce type vous placent au premier plan et non les personnes qui ont souffert à cet endroit.

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Photographies de prisonniers du camp S-21, Musée du Génocide Tuol Sleng de Phnom Penh

Prison S-21, Cambodge

Entre 1975 et 1979, le génocide cambodgien a fait plus de 1,7 million de morts. La prison S-21 et les cellules d’interrogatoire de Phnom Penh servirent aux Khmers rouges à torturer des milliers de personnes. Lorsqu’elles n’étaient pas tuées sur place, les victimes étaient conduites au camp d’exécution de Choeung Ek, à 15 km au sud. Le camp d’exécution (appelé aussi champs de la Mort, ou Killing Fields, en anglais) est aujourd’hui un site commémoratif et le S-21 a été converti pour devenir le musée du Génocide Tuol Sleng
Le camp d’exécution reçoit jusqu’à 800 visiteurs par jour. La plupart des visiteurs se rendent également à la prison S-2, où des guides (qui sont parfois eux-mêmes des rescapés du génocide) leur font visiter les cellules aux murs nus et aux lits rouillés. L’augmentation constante du nombre de visiteurs a fait naître des inquiétudes au sujet des capacités d’accueil du site, mais la population locale est généralement heureuse de voir des touristes. Le tourisme représente en effet plus de 15% du PIB du Cambodge. Et si visiter les sites datant de l’époque des Khmers rouges permet de soutenir l’économie locale, cela garantit en outre la conservation de ces lieux et incite à se confronter l’histoire du pays. 
Même si la majorité des visiteurs sont respectueux, il n’est pas inhabituel de voir des touristes ignorer les panneaux interdisant de prendre des photos ou de marcher sur les fosses communes. Des fragments d’os ont même été volés et on a retrouvé des graffitis à Tuol Sleng. Une telle visite impose, bien entendu, un profond respect : faites attention aux panneaux, regardez où vous marchez, abstenez-vous de photographier les endroits sensibles et louez les services d’un guide cambodgien afin que l’argent que vous dépensez revienne à la population locale.

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Parc du Mémorial de la paix d’Hiroshima

Dôme de la bombe A et musée du Mémorial de la paix, Hiroshima, Japon

Depuis le 6 août 1945, jour du bombardement atomique d’Hiroshima par l’armée américaine, la ville japonaise est associée à la mort à une échelle apocalyptique. Hiroshima fut anéantie par la détonation atomique, plus de 70 000 personnes furent tuées instantanément et à peu près autant périrent plus tard de graves brûlures et de maladies provoquées par la radiation. 
Le dôme de la bombe A, le seul édifice important qui a résisté à l’explosion, témoigne, aujourd’hui encore, de ce terrible jour. Non loin, le musée du Mémorial de la paix d’Hiroshima présente une exposition  poignante sur ce que les victimes ont enduré, ainsi que de beaux messages optimistes sur la paix dans le monde. 
Cette histoire pèse lourdement sur Hiroshima. S’il est important de consacrer du temps aux sites liés au bombardement, il ne l’est pas moins de s’ouvrir aux autres facettes de la ville. Vous pourrez découvrir l’histoire pluricentenaire de la ville au Hiroshima-jō, la fidèle reconstruction d’un château du XVIe siècle ; prendre un ferry pour l’île de Miyajima pour admirer les temples et, peut-être, apercevoir un cerf miniature ; discuter de la ville avec la population locale, si vous en avez l’occasion et par-dessus tout repartir d’Hiroshima avec la certitude que c’est une ville pleine de vie et non uniquement un symbole de l’horreur de la guerre.

Mémorial du génocide de Kigali, Rwanda

Les touristes doivent se montrer particulièrement précautionneux lorsqu’il s’agit de visiter un lieu ayant trait à une tragédie très récente. Le mémorial du génocide de Kigali rend hommage aux victimes des cent jours de massacre qui visa le peuple tutsi en 1994. Plus de 250 000 personnes sont ici enterrées dans des fosses communes, victimes des extrémistes hutus et de leurs soutiens. Les témoignages vidéo de survivants du génocide rwandais, ainsi que les portraits déchirants des enfants qui ont été assassinés peuvent rendre la visite éprouvante.
Une conduite respectueuse est essentielle, et cela va jusqu’à accorder toute votre attention aux panneaux explicatifs que vous lisez. Dans l’idéal, faites quelques recherches avant d’arriver sur les lieux et soyez attentifs à ce que vous voyez et ce que vous lisez. Les personnes qui ont perdu leurs proches durant le génocide viennent ici pour se souvenir des disparus. Le moins que les visiteurs puissent faire est de rester attentif.

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Parc d'attractions abandonné à Pripyat

Tchernobyl, Ukraine

L’explosion, en 1986, de la centrale nucléaire de Tchernobyl est restée tristement ancrée dans les mémoires. L’accident a causé des dizaines de morts, d’innombrables maladies dues aux radiations, des milliers d’évacuations et a eu un coût écologique qui est encore débattu et mesuré aujourd’hui. 
En 2019, la minisérie Chernobyl d’HBO a remis la catastrophe sur le devant de la scène en en faisant le récit détaillé. Les guides locaux ont alors assisté à une hausse d’intérêt phénoménale pour les circuits dans la « zone d’exclusion », la zone fortement contaminée de 2.600 km² qui fut évacuée après l’explosion. 
Les séries télévisées peuvent entraîner de dangereux effets de distanciation, mais il convient de bien rappeler que, contrairement à ce qu’ont pu penser certains influenceurs qui ont utilisé le site comme cadre pour leurs photos Instagram, la zone d’exclusion n’a rien d’un lieu de tournage. Les guides recommandent aux visiteurs de se protéger en portant des vêtements à manches longues et en se retenant de tout toucher. Les gardes de la zone scrupuleusement surveillée contrôlent les visiteurs lorsqu’ils ressortent pour vérifier qu’il ne reste pas de poussière radioactive sur leurs vêtements. 
Il est déjà douloureux pour un pays de voir sa terre empoisonnée et sa population déplacée, mais cela le devient encore plus lorsque le site d’une catastrophe devient l’objet d’une curiosité macabre à travers le monde. Soyez prêts à remettre en cause vos idées préconçues de zones dévastées soviétiques et de déserts écologiques. Bravant toutes les recommandations, pas moins de 200 personnes vivent encore dans la zone d’exclusion. De jeunes Ukrainiens désireux de construire quelque chose de positif à partir du sombre héritage de Tchernobyl proposent des circuits photographiques et éducatifs. Un festival de musique a même été organisé dans la zone. Comme c’est généralement le cas avec les sites de tourisme noir, la visite de Tchernobyl requiert surtout une certaine ouverture d’esprit pour être faite de manière éthique.



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