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Épidémie de Covid-19

Comment vit-on confiné? Trois personnes vivant en Italie nous racontent

Texte par

Lonelyplanet.com (traduit de l'anglais par Vincent Guilluy)

Mis à jour le : 20 mars 2020

Carte

Comme de plus en plus de pays prennent des mesures de confinement pour contrôler la diffusion du coronavirus, nous avons demandé à trois personnes vivant en Italie de partager leur expérience.

Benedetta Geddo, Piémont

Cela fait six jours que je suis officiellement sortie de chez moi pour la dernière fois. Je suis allée à la salle de sport et à notre rituel dîner de famille du vendredi, sans la moindre conscience que ça allait être la dernière journée “normale” de ma vie avant un moment. Le dimanche, ma région a été déclarée zone rouge. Le lundi, ce statut a été étendu au reste de l’Italie. Nous sommes aujourd'hui jeudi et hier, notre Premier ministre a annoncé des mesures encore plus énergiques : seules les boutiques d’alimentation et les pharmacies peuvent ouvrir. On dirait vraiment les premières minutes d’un film-catastrophe, un mélange de “Ça n’est pas possible que ça se passe comme ça” et de “Ça ne pouvait pas être autrement”. Je ne trouve pas d’autre expression pour décrire ça.

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Benedetta Geddo vit au Piémont

La situation est très semblable à ce qu’on lit dans les journaux : il est en gros interdit de sortir, sauf pour des nécessités comme acheter à manger, se soigner ou aller travailler. Savoir que même si j’en avais envie, je ne pourrais pas sortir me rend dingue parfois, même si je suis habituellement très casanière. Mais personnellement, ma plus grande inquiétude reste la situation de mes grands-parents : ils vivent dans une autre ville et nous ne pouvons pas aller les voir. J’essaie de ne pas trop penser que ce sont des personnes à risques qui ont plus de 80 ans, sinon la peur me paralyse. De même, je m’oblige à passer de longs moments sans trop réfléchir à l’avenir social, économique et politique de notre pays.

Mais je fais quand même partie des plus chanceux, et j’ai instauré une sorte de routine. Le boulot, comme d’habitude, parce que je peux travailler à distance. Et je fais aussi le tour du jardin après le déjeuner, juste pour profiter du soleil et prendre un peu d’air frais. Je suis mes cours de gym à la maison, en remplaçant les poids par des paquets de pâtes. Mes amis et moi passons beaucoup de temps sur FaceTime au lieu de nous retrouver dans un café – nous projetons même une séance collective de yoga par FaceTime pour ce week-end, ce qui peut être une grande réussite ou un ratage complet.
C’est rassurant, comme toutes les routines, mais ça reste étrange. C’est comme si la clôture autour de notre maison était devenue la frontière de notre monde – quand on s’aventure au-delà, on met le pied dans un no man’s land qui semble dangereux, comme quelque chose sorti d’un de ces rêves bizarres où tout est familier et étranger à la fois.

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Alexandra Bruzzese vit à Rome

Alexandra Bruzzese, Rome

La réaction à l’arrivée du coronavirus a frappé Rome vite et fort, en quelques jours à peine. Même si le virus avait franchi nos frontières et que des cas avaient été recensés dans le Nord autour de fin février, ça semblait rester un problème plutôt abstrait. Nos amis accueillaient d’un haussement d’épaules l’éventualité d’une fermeture des bars. Les hashtags #RomaNonSiFerma (Rome ne s'arrête pas), ou #RomeWontStop ont décollé dans le secteur de l’hôtellerie. Et jusqu’à ce week-end, les restaurants étaient ouverts comme d’habitude. Rétrospectivement, j’ai honte de reconnaître que ce samedi, je suis sortie prendre un brunch avec des amis, que j’ai été à une exposition et puis j’ai été boire quelques verres, le soir.
Depuis dimanche, les restrictions pleuvent. Tous les commerces sauf les pharmacies et les supermarchés sont fermés, et un seul membre par famille est autorisé à sortir faire les courses. Il faut aussi avoir une autocertificazione, un certificat autorisant votre présence dans la rue, à présenter à la police si elle vous contrôle. Il y a très peu de gens dehors, presque tous avec des masques de chirurgie.
Même si je pense que la santé prime avant tout et que je soutiens les mesures prises pour contrôler le virus, je ne peux pas m’empêcher de réfléchir à l’impact négatif que cela va avoir sur l’économie déjà fragile de mon pays d’adoption. La disparition du tourisme, qui était son moteur, avait déjà fait assez de dégâts.

L’un dans l’autre, ça va. Je travaille depuis chez moi, j’ai de quoi manger, j’ai le Wi-Fi, Netflix et une quantité infinie de bouquins. Les choses pourraient être bien, bien pire, et je coopère volontiers. Si j’ai un conseil à donner aux autres, c’est de ne pas bouger. Voyager, c’est génial et ça change la vie, mais je pense que ça n’est pas juste de faire prendre des risques aux plus vulnérables juste pour prendre un vol low cost pour Barcelone.
J’espère que plus vite tout le monde jouera le jeu, plus vite les choses reviendront à la normale. Dans l’intervalle, il y a beaucoup de commerces italiens qui comptent sur les ventes en ligne pour leur permettre de traverser les mois qui viennent ; achetez un produit Made In Italy pour les soutenir. La boulangerie Oliveri1882, à Vicence (Vicenza) vend en ligne ses gâteaux de Pâques traditionnels, les “colombes” ; le salon de thé historique Babingtons vend aussi ses thés en ligne, et beaucoup d’autres commerces font de même.

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John Fullman vit en Toscane

John Fullman, Toscane

Je vis presque toute l’année dans le petit hameau d’Aboca, sur les hauteurs de Sansepolcro, dans l’est de la Toscane. Jusqu’à hier – la dernière fois que j’ai fait des courses – en tout cas, tout était très calme. Il y a eu un peu de fièvre acheteuse en début de semaine mais les supermarchés se sont adaptés et ont rempli les rayons, tout simplement. Et puis lundi, les gens ont dévalisé tous les rayons de produits frais.
Dans toutes les boutiques, on a mis des affiches pour demander aux clients de respecter la distanza di sicureza, de rester à un mètre les uns des autres et des employés. Les employés portent des gants jetables, parfois des masques de protection. Certains clients, très peu, en portent aussi. Il y a du gel nettoyant pour les mains près de la porte.
Il n’y a pas eu de panique palpable. Comme les écoles et les collèges sont fermés, beaucoup de gens avaient leurs enfants avec eux. Les enfants ont vu ça comme des vacances supplémentaires.
En tout cas ici, il n’y a pas de véritable “confinement”, à l’exception d’une interdiction de voyager d’une ville ou d’une province à l’autre. À ce jour, si je veux aller dans une autre ville, je dois télécharger un formulaire sur Internet et y préciser les raisons de mon déplacement. On me dit qu’il y aura des points de contrôle. Je n’en ai pas encore vu.
Hier j’ai fait 7 km pour aller en ville et la route était vide, ce qui n’est pas rare. Je n’ai vu aucune présence policière sur le chemin, mais en ville non plus. La circulation m’a paru normale. Tous les bars ont fermé à six heures ; c’était bien sûr inhabituel, mais personne ne s’en est offusqué. Le changement le plus visible, c’était la présence de vigiles à l’entrée du supermarché, pour s’assurer qu’il n’y avait pas trop de monde à l’intérieur.

Les gens que je connais se mettent d’eux-mêmes à l’isolement, au sens où ils ne vont pas travailler mais font ce qu’ils peuvent faire depuis chez eux. Il n’y a pas de panique mais les gens commentent beaucoup l’étrangeté de la situation et le fait qu’une personne de Sansepolcro, un homme de 56 ans, est positif au Covid-19. Je n’ai croisé personne qui sache qui c’est. Je plains les employés des supermarchés et des pharmacies – les seules boutiques qui peuvent ouvrir – qui doivent d’une manière ou d’une autre se sentir exposés tandis que le reste de la population est protégé, tant qu’il a des provisions suffisantes.
Je n’ai jamais vécu une situation comparable, très peu de gens ont connu ça. Je sais qu’il existe un risque (minime), mais je n’ai pas peur. Même après cette panique acheteuse, tout semble normal. J’ai aussi beaucoup de chance ; je vis sur le territoire de Sansepolcro, mais je n’habite pas en ville ; mon plus proche voisin est à plus d’un kilomètre et demi. On dit parfois, en principe pour plaisanter, qu’il y a plus de lois en Italie que dans n’importe quel pays d’Europe mais que ses citoyens n’obéissent qu’à très peu d’entre elles. Ici à Sansepolcro, les gens semblent écouter le gouvernement et continuent à vivre du mieux qu’ils le peuvent sans rechigner.

Enfin, je voudrais ajouter que je suis seul ici. En février, j’ai acheté un chiot. Il faut du temps après en avoir acheté un pour faire toutes les démarches nécessaires avant de l’emmener en voyage, vaccin contre la rage, etc. Dans quelques jours, c’est mon anniversaire et j’espérais, comme je ne peux pas rentrer au pays, que ma famille puisse me rejoindre ici. Nous avions réservé les billets d’avion mais les avertissements se sont succédé et il est devenu évident que, en dehors de toute chose, voyager devenait de l’incivisme. De plus, mes enfants se sont dit que ma femme, à 84 ans, était exactement dans la tranche d’âge la plus vulnérable à la maladie. Je fêterai donc mon anniversaire seul, à au moins un kilomètre et demi de l’être humain le plus proche. Mais pour finir sur une note un peu mièvre, je suis sûr que mon petit chien, Billy, me consolera.