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Idées de voyage

Au fil de l'eau : voyage le long du mythique Zambèze, en Afrique australe

Texte par

Amanda Canning (traduit de l'anglais par Vincent Guilluy)

Mis à jour le : 12 décembre 2019

Carte

Si en 1958 un visiteur avait fouillé le paysage avec des jumelles depuis la crête des Bumi Hills, il aurait pu voir un homme, torse nu sous son chapeau à bords flottants, tentant de sangler un éléphant sur un radeau de bois. Rupert Fothergill était garde-chasse en chef dans ce qui était alors la Rhodésie, aujourd’hui nord du Zimbabwe, et chargé de déplacer les animaux bloqués par la montée des eaux du lac Kariba qu’on venait de créer.

Un film de l’époque, granuleux, le montre dans diverses situations peu ordinaires : dans l’eau jusqu’aux épaules, serrant dans ses bras un daman, semblable à une marmotte, qui se débat ; essayant tranquillement de faire fuir un rhinocéros en agitant son chapeau ; hissant par les aisselles un babouin trempé dans un bateau… À la fin de l’Opération Noé, en 1964, Fothergill et son équipe avaient sauvé plus de 6 000 animaux.
Aujourd’hui, vu du haut des Bumi Hills, Kariba ressemble plus à la mer qu’à un lac. Sur la rive, de petites troupes d’éléphants, de buffles et d’hippopotames broutent l’herbe brillante comme un bijou. En face, les montagnes plissées et grises de la Zambie sont visibles, mais à droite et à gauche, jusqu’à l’horizon, on ne voit que de l’eau. Le car-ferry hebdomadaire qui trace dans les vagues un sillage rectiligne d’est en ouest mettra 24 heures à achever sa traversée. Depuis sa création il y a plus de 50 ans, le lac Kariba reste le plus grand lac artificiel (en volume) du monde. Et pourtant, aux yeux de certains, il n’est qu’une anomalie passagère, qui disparaîtra probablement avant longtemps.
Dans la mythologie des peuples tonga de la région, le Zambèze est la demeure du dieu du fleuve, Nyami Nyami. Dragon géant au corps de serpent et à tête de poisson, Nyami Nyami prend soin des Tonga dans les périodes difficiles. En 1957 et 1958, le Zimbabwe a subi les pires inondations jamais enregistrées, qui ont balayé deux fois le barrage qu’on construisait pour former le lac Kariba. Nyami Nyami était en colère et ne voulait pas du barrage, disaient les Tonga. Dans les journaux locaux, des gens rapportent encore avoir vu une bête de 200 mètres de long qui nage dans le lac, et on dit que les tremblements de terre de la région sont dus au monstre qui se rue contre le barrage en tentant de rejoindre son épouse coincée de l’autre côté.

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Student Muroyiwa, sur le lac Kariba

Student Muroyiwa est un guide local qui a grandi avec ces histoires. Vêtu comme Fothergill aurait pu l’être (short et chemise de safari fraîchement repassés), il mène son bateau entre des cimes d’arbres. Avec leurs branches noircies pointant hors de l’eau comme des doigts macabres, ces arbres sont tout ce qui reste d’une forêt de mopanes qui tapissait autrefois la gorge de Kariba, condamnée par le barrage sur le Zambèze. Des cormorans se posent sur leurs branches, ne s’envolant que pour plonger tout à coup sous l’eau, tandis que des hirondelles tout juste revenues de leurs vacances en Europe glanent des insectes juste au-dessus de la surface.
Student désigne une île qui porte le nom du dernier être humain à avoir quitté la vallée tandis qu’autour de lui, l’eau montait. « Mola croyait en Nyami Nyami et il savait qu’il ne voulait pas du barrage. “L’eau ne montera jamais jusqu’à ma maison” disait Mola. Mais l’eau n’a pas cessé de monter et est arrivée jusqu’à sa maison, explique Student. À la fin, il est simplement monté dans son canoë et s’en est allé à la rame. »

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Une sculpture de Nyami Nyami en bois

La mère de Student, Unarie, a elle aussi dû partir quand on a créé le lac ; elle a parcouru 19 km à pied jusqu’au nouveau village que les Tonga devaient occuper. Elle est assise à l’ombre de sa maison en brique de boue séchée, à toit en chaume, avec des casseroles de fer blanc qui sèchent au soleil. Dans les petits potagers que sa famille cultive poussent tomates, patates douces, gombo et maïs.
En bordure de leur groupe de huttes, une tour de garde demeure vide ; dès que le soir tombera, un de ses petits-enfants y grimpera guetter les lions, les hyènes et les éléphants qui rôdent. « Je suis trop vieille pour retourner au lac, maintenant, mais dans l’ancien village, la vie était parfaite, dit Unarie. Je n’ai jamais vu Nyami Nyami mais je serai plus qu’heureuse s’il se décidait à briser le barrage. »
Jusqu’à ce qu’il le fasse, tous doivent faire avec le barrage sur le Zambèze. 160 km en aval de Kariba, le fleuve poursuit son voyage vers l’Océan Indien en larges boucles languides. De la plaine inondable jaillissent des bosquets de larges Faidherbia albida, semblables à des chênes, qui donnent à la région un aspect étrangement familier : sans les zèbres qui reniflent sous leurs branches, on pourrait se croire dans un parc d’Europe du nord, doré sous le soleil d’été.

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Zèbres au parc national de Mana Pools

Cloud Magondo a commencé sa formation de guide nature à Bumi Hills avant de venir ici, au parc national de Mana Pools. Rajustant sa casquette de baseball "I love Jesus" sur son front, il grimpe dans un canoë et s’écarte de la rive. Un vanneau armé surgit de son nid au milieu des jacinthes d’eau et exprime son hostilité en pépiant furieusement. Les yeux et les oreilles d’un hippopotame affleurent au ras de l’eau. Cloud fait claquer sa rame sur le flanc de son canoë. « Il vaut mieux ne pas surprendre un animal de trois tonnes, dit-il. S’il fonce sur vous, vous ne pourrez pas courir plus vite que lui. Il vous laissera en charpie. » L’hippopotame fait surface et s’avance vers nous en nageant dans l’étroit chenal, créant une vague d’étrave devant lui. Nerveux, nous attendons durant quelques secondes qu’il plonge sous le bateau pour le propulser en l’air et nous envoyer rejoindre le vanneau, mais l’hippopotame passe droit devant nous sans s’arrêter. « Il n’y a plus que les crocodiles qui peuvent nous inquiéter, maintenant », dit Cloud, avec le sourire de celui qui prend un malin plaisir à faire marcher les gens peu familiers de la faune africaine.
Nous abandonnons le bateau pour partir à la recherche du plus célèbre habitant de Mana Pools. Cloud se faufile dans les buissons, piétinant les fleurs rouge vif tombées des arbres à saucisses, et s’arrête pour admirer un philothamnus semivariegatus (une couleuvre) vert, lové sur une branche. Alertées, des impalas qui broutaient relèvent la tête et s’enfuient.
Un éland mâle musculeux s’attarde un peu avant de s’enfoncer avec morgue dans les buissons. « Nous l’avons trouvé, dit Cloud en s’accroupissant. Regardez, voilà Boswell ! » Devant nous, un éléphant aussi vieux que le lac Kariba, dont les défenses pointent loin devant son énorme crâne, se tient sous un Faidherbia en se balançant doucement. Il tend la trompe vers les gousses de fruits qui pendent de l’arbre, au-dessus de lui, ploie l’échine puis se lève. Durant six secondes pleines, il se tient debout sur ses pattes arrière, comme un chien qui mendie, et tire les branches à lui.

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Boswell attrape les gousses d’un acacia Faidherbia albida

On pense que Boswell, et quelques autres avec lui dans la région, sont les seuls éléphants au monde à se tenir ainsi, et ce comportement n’a été observé que depuis trente ans. L’une des théories explicatives est que depuis que le barrage sur le Zambèze a bouleversé l’écosystème du parc, les Faidherbia sont en déclin, et que la compétition pour leurs gousses est plus féroce. « Boswell est intelligent, murmure Cloud tandis que l’animal fourre les gousses torsadées dans sa bouche avec sa trompe. Il a compris que pour survivre, il fallait être l’éléphant qui peut aller plus haut que les autres. »
Mais Boswell n’est pas le seul éléphant à avoir modifié son comportement ces dernières années. Loin des rives du Zambèze, le parc national de Hwange s’étend dans l’ouest du Zimbabwe. Ici, aucun risque de confondre le paysage avec un parc britannique ; au cœur de la saison sèche, une maigre végétation émerge parmi les épineux tordus ancrés dans une terre que le vent a amenée ici depuis le désert du Kalahari. Ici, pas de dieu du fleuve secourable durant les temps difficiles – mais Hwange n’a pas été abandonné. L’esprit de Fothergill reste vivant. « Vous entendez ce son ? » demande Adam Jones, guide en formation, en arrêtant notre Jeep. Le ronron régulier d’une pompe à eau bat sans relâche dans l’air calme. « C’est le cœur du parc qui bat. »
Les premiers forages de Hwange furent creusés en 1929, permettant de maintenir artificiellement le niveau des points d’eau de la région lorsqu’il pleut. Les animaux du parc associent aujourd’hui le bruit des pompes à la promesse de l’eau. Un court trajet sur une piste bosselée dévoile une plaine parsemée de bosses grises. Qui se déplacent. De toute la plaine, les éléphants arrivent, trottant bruyamment dans la poussière, battant de leur trompe. Arrivés au point d’eau, ils s’aspergent, se roulent dans la boue, faisant fuir crocodiles, babouins, se poursuivent les uns les autres en barrissant joyeusement.

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Éléphants rassemblés au bord de l’eau pour boire

Les éléphants suivent toujours les mêmes routes vers les points d’eau depuis des centaines, voire des milliers d’années. Elles forment des sentiers bien visibles à travers la végétation, aussi nets que s’ils étaient goudronnés. Des humains les parcourent également aujourd’hui, souvent à la suite de la silhouette rassurante de Julian Brookstein, fusil sur l’épaule, lunettes de soleil relevées sur le front. « Si jamais vous vous perdez ici, dit-il, suivez les chemins des éléphants. Ils mènent toujours à l’eau. » Nous ne sommes pas les seuls à passer par ici : des traces fraîches de guépards, d’hyènes et de porc-épic nous accompagnent, et de petites antilopes, des oréotragues, bondissent des monticules granitiques émergeant du sol poussiéreux. Nous passons près du squelette entier d’un vieil éléphant mâle, ses longues défenses reposant parmi les os en désordre. « Là où meurt l’éléphant repose son ivoire, dit Julian en s’arrêtant pour examiner le squelette. Mais c’est du romantisme, désormais, hélas. »
Depuis six ans qu’il est guide à pied professionnel, Julian a croisé beaucoup d’éléphants vivants, et presque tous les autres types d’animaux. Il n’a encore jamais dû tirer un coup de fusil pour se défendre. « Quatre-vingt dix pour cent de la rencontre reposent sur votre comportement, explique-t-il. Ces animaux ont l’habitude de voir les autres fuir devant eux ; ils sont programmés pour chasser. Ils reculeront si vous vous avancez vers eux. » C’est peut-être la chose la moins naturelle à faire quand on est confronté à sept tonnes de muscles et d’os, mais la preuve que Julian a raison ne tarde pas à venir.

Un éléphant mâle de cinquante ans, incroyablement grand vu du sol, s’offusque de notre présence et fonce sur nous, battant de ses larges oreilles tandis qu’il accélère. Julian continue à marcher vers lui, crie, agite les bras et tape du pied dans la poussière. L’éléphant arrive à quelques mètres, s’arrête, semble hésiter un peu et finit par tourner les talons, repartant en reniflant d’indignation. « Un lion est un peu différent d’un éléphant, dit Julian tandis que nous retournons à la Jeep. Il grognera pour vous faire savoir que vous êtes assez près, comme pour vous dire : “Reste où tu es et tout ira bien.” »

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Une troupe de lions se repose dans le parc national de Hwange

C’est bon à savoir, car les lions sont nombreux dans la région de Hwange. Leurs rugissements profonds, graves, franchissent les murs de toile de nos tentes, la nuit, et se font constamment entendre au camp. À toute heure du jour, on peut en trouver qui se reposent près d’un point d’eau voisin, observant avec indifférence des girafes qui s’approchent avec précaution pour boire, gardant l’œil sur les lionceaux qui se chamaillent puis bondissent sur leurs parents avant de se coucher à l’ombre d’une termitière. Il y a une nouveauté : un jeune mâle qui vient d’arriver et qui se tient prudemment à l’écart de la troupe locale. Il s’est trouvé un endroit pour se cacher et éviter les ennuis ; ses yeux jaunes fouillent constamment les environs pour prévenir le danger. « Il sait très bien qu’il est sur le territoire d’un autre lion, dit Adam. Il a dû entendre les autres rugir toute la nuit. Il doit avoir peur. »
Le jeune lion trouvera peut-être le courage de rester et de combattre le mâle dominant pour conquérir son territoire. Vu sa nervosité, il y a plus de chances qu’il s’en aille, traversant lentement la savane, passant d’un point d’eau où l’animation est constante à un autre, jusqu’à un territoire où il pourra fonder sa propre famille. Un lion venu de Hwange a été récemment observé par des chercheurs non loin des chutes Victoria, à quelque 190 km de là.

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« La fumée qui gronde », chutes Victoria

Il est difficile d’imaginer un paysage plus différent de Hwange. Les chutes se font entendre de très loin. C’est tout d’abord un faible grondement, comme la circulation aux heures de pointe sur une autoroute dans le lointain, audible à des kilomètres ; puis apparaît un nuage gris, très bas sur l’horizon. On ne découvre toute la force de Mosi-oa-Tunya (la fumée qui gronde) – pour donner aux chutes leur nom indigène, plus approprié – que lorsque la plaine se creuse tout à coup. Le Zambèze plonge à la verticale sur 100 mètres, une chute si brutale que la brume qui s’en dégage monte à 400 m de haut, comme une pluie qui aurait choisi de tomber à l’envers. Les visiteurs empruntant les chemins sinueux qui contournent les chutes sont vite trempés d’embruns. D’autres s’assoient dans un bassin juste au bord de la cataracte, ou s’élancent du pont des chutes Victoria pour un saut à l’élastique qui défie toutes les règles de l’instinct de conservation.

Quand on jette un œil dans cette gorge qui laboure la Terre, on ne voit pas trace du fond, uniquement un bouillonnement de nuages, piqueté d’une série d’arcs-en-ciel. Si Nyami Nyami devait se choisir un refuge avant de préparer une dernière attaque contre le barrage de Kariba, ce serait ici, dans cette faille. Un jour, il se dressera et reconquerra son fleuve. Ce n’est qu’une question de temps.


Cet article a été publié dans Lonely Planet Traveller Magazine. Amanda Canning s’est rendue au Zimbabwe avec le soutien de &Beyond. Les contributeurs de Lonely Planet n’acceptent aucune gratification en échange d’un article positif.
 

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