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Culture et voyage

L'Espagne de Cervantès à Almodovar

Mis à jour le : 24 janvier 2017

Carte

Une guitare flamenca, un roman picaresque, un film d'Almodovar : il n'en faut pas plus pour ressentir tout le feu de l'âme ibérique. Confortablement installé chez vous, suivez ces exubérants personnages pour traverser les Pyrénées.
 

1. Don Quichotte (La Mancha)

Miguel de Cervantès, 1615
Pour imiter les exploits des romans de chevalerie qu'il dévorait, Don Quichotte est sorti de sa bibliothèque, et est rentré dans les nôtres. Et de s'installer jusque dans notre inconscient collectif. Apanage ironique des vrais classiques, que l'on connaît sans les avoir (nécessairement) lus. Il faut pourtant bien relire Don Quichotte, qui ne se réduit pas à cette silhouette iconique de vieil hidalgo longiligne perché sur sa Rossinante. Le couple qu'il forme avec le rond et débonnaire Sancho Pança est le prototype du duo burlesque, et les aventures qu'ils vivent, la naissance du roman moderne, parodiant avec mélancolie le genre héroïque. Car Don Quichotte, c'est vous, c'est moi, sortant d'une lecture aventureuse ou de la séance d'un film romantique, et projetant sur la vie si ordinaire le fantasme d'une épopée grandiose.
La Mancha, oui, mais encore ? Les lieux des aventures de Don Quichotte ont été rapprochés de différents villages, comme Villanueva de los Infantes, qui depuis se pare officiellement du titre d'« El lugar de la Mancha », en référence à l'incipit du livre. De fait, l'ensemble de la région joue sur son statut de théâtre des exploits fictifs de l'hidalgo fantasque, entretenant soigneusement les fameux moulins pris pour des géants. Si votre tour d'Espagne ne comprend pas la Mancha, sachez que vous pourrez rencontrer les avatars de bronze de Don Quichotte, Sancho Pança et leurs montures respectives sur la Plaza de España, surmontés de leur créateur.
 
 

2. Volver (Madrid/Castille-La Mancha)

Pedro Almodóvar, 2006, Espagne
« Volver » est le titre de l'un des plus célèbres tangos interprétés par Carlos Gardel, et ses paroles sont programmatiques. Ce retour de Raimunda (Penelope Cruz) dans son village natal, ce retour au sein de sa famille, c'est aussi celui de Pedro Almodóvar à ses propres racines, dans la région de la Mancha. Le calme des patios et des petites rues pavées à l'atmosphère provinciale n'est évidemment qu'une façade. Le plus populaire des cinéastes espagnols contemporains y décline ses thèmes habituels – viol, inceste, transgression et travestissement au sens large – mais en les poussant, probablement, au sommet de leur achèvement en terme d'écriture et de direction d'actrices, ces dernières distinguées pour l'occasion d'un prix collectif d'interprétation féminine à Cannes.
Madrid est le lieu de tournage privilégié d'Almodóvar, et Volver n'échappe pas à la règle, se focalisant sur Vallecas, ancien village devenu un quartier ouvrier de la capitale. Cet opus est cependant plus remarquable pour la visite que fait le cinéaste des lieux de son enfance, retournant à Almagro où il avait déjà tourné La Fleur de mon secret, et ouvrant son film par une scène tournée dans le cimetière Calzada de Calatrava, son village natal. L'office du tourisme de la région Castille-La Mancha a dessiné une « Ruta Cinematográfica Almodóvar », permettant autant de revenir sur des lieux du tournage que sur ceux de sa vie.
 
 

3. Manuscrit trouvé à Saragosse (sierra Morena)

Jean Potocki, 1815
Jean Potocki est peut-être le premier romancier authentiquement européen : le Manuscrit trouvé à Saragosse est l'aventure d'un Flamand écrite par un Polonais, en français, censée être traduite de l'espagnol ! Son inspiration est cependant encore plus universelle, car en situant les événements érotico-fantastiques advenant au jeune officier Alphonse van Worden dans la sierra Morena, l'inquiétante et sauvage chaîne de montagnes séparant l'Andalousie de la Mancha, Potocki fait se confronter légendes et fantômes des traditions juives, bohémiennes et islamiques qui ont marqué la péninsule Ibérique d'avant la Reconquista. Il souffle sur cette sierra désertique un vent hurlant et glaçant où les formes sensuelles de nymphes orientales – virginales, ou diaboliques ? – semblent se substituer par quelque sortilège à des cadavres en putréfaction. Mais ce n'est là que l'entrée d'un labyrinthe narratif où la cabale danse avec les 1001 Nuits.
La capitale de l'Aragon, Saragosse, où le manuscrit est trouvé près d'un demi-siècle après sa rédaction, n'est qu'un préambule au paysage fantastique de la sierra Morena. Longue de 450 km et mourant à la marche du Portugal, la chaîne montagneuse doit son nom à ses roches sombres, et sa réputation aux bandits de grand chemin qui en firent leur repaire. Le Guadalquivir, qui y prend sa source, est navigable jusqu'à Séville, probablement l'une des plus belles expressions du cosmopolitisme architectural et religieux de l'Espagne arabe.
 
 

4. L'Auberge espagnole (Barcelone)

Cédric Klapisch, 2002, France/Espagne
Ce n'est un secret pour personne, la meilleure façon de découvrir un pays, c'est d'y résider. Cédric Klapisch fit une publicité sans précédent au programme d'échange européen Erasmus en expédiant son héros étudiant, interprété par Romain Duris, à Barcelone. Tourné en quelques mois avec une revigorante liberté de forme et de ton, L'Auberge espagnole fait de la capitale catalane le décor amoureux et ensoleillé d'un attachant récit d'initiation. Il y a un peu du rapport Truffaut/Léaud dans la relation Klapisch/Duris : le cinéaste a donné à l'acteur son premier grand rôle (dans Le Péril jeune) puis a fait de lui son double à l'écran dans une suite cinématographique relatant les différentes étapes de sa vie d'adulte, puisque l'on retrouvera le personnage de Xavier dans Les Poupées russes et Casse-tête chinois.
Difficile de ne pas prendre un billet pour Barcelone une fois le film vu : non seulement Klapisch fait un tour en règle de ses principales attractions touristiques, la Sagrada Familia – la téméraire cathédrale conçue par Gaudí – en tête, nous fait nous promener sur la Rambla et prendre un verre sur la Plaza Real, mais surtout il rend justice à l'esprit festif et dynamique de la ville, par ailleurs poumon économique et industriel du pays.
 
 

5. Concerto d'Aranjuez (Aranjuez)

Joaquín Rodrigo, 1939
L'immense notoriété du deuxième Concerto d'Aranjuez, et en particulier de son second mouvement, devenu instantanément la carte postale musicale la plus évocatrice de l'Espagne (elle passe en boucle dans les avions de la compagnie Iberia !), Joaquín Rodrigo l'a favorisée par l'audacieuse rencontre qu'il ménage entre le flamenco et la musique classique, grâce à la place royale accordée à la guitare. Assumant le caractère folklorique de l'instrument, Rodrigo donne une douceur toute méridionale à la richesse mélodique de sa composition. Le concerto célèbre le village et le palais royal d'Aranjuez, évoque la chaleur tranquille de ses jardins et la fraîcheur des bords du Tage, au cours de variations de rythmes comme autant de variations de lumière.
C'est à une quarantaine de kilomètres de Madrid que Philippe II fit débuter, dans la seconde moitié du XVIe siècle, la construction palais royal d'Aranjuez, dont il fit ses quartiers de printemps. L'édification, qui s'est poursuivie jusque sous Charles III, porte essentiellement la marque de Juan de Herrera, également concepteur de l'Escurial. Les jardins du palais, inscrits comme ce dernier à l'Unesco en 2001, sont plus tardifs (XVIIIe siècle) et sont dus au paysagiste français Esteban Boutelou, et longent, sur toute la largeur nord, le Tage.
 
 

6. Tristana (Tolède)

Luis Buñuel, 1970, France/Italie/Espagne
Des trente-cinq films que réalisa Luis Buñuel, le plus grand des cinéastes espagnols n'en tourna que trois dans son pays natal. Terre sans pain (1933) dénonçait impitoyablement la misère d'une région – les Hurdes, en Estrémadure – abandonnée par le gouvernement ; la prise du pouvoir par Franco, peu après, ne favoriserait guère le retour au pays de ce cinéaste farouchement antimilitariste et anticlérical. Tristana connut un destin plus tranquille que Viridiana, tourné dix ans plus tôt et interdit par le régime franquiste, malgré une grande similitude de propos : les deux films relatent le destin amoureux d'une jeune femme, brisé par un carcan social et familial délétère, et Fernando Rey y joue le même rôle du protecteur lubrique… L'une des forces de Tristana est le choix de Catherine Deneuve comme interprète du rôle-titre : loin des rôles de séductrice qui lui échoyaient d'ordinaire, sa jeunesse et sa beauté paraissent spectaculairement se faner dans la société bourgeoise de Tolède.
Dans son autobiographie intitulée Mon Dernier Soupir, Luis Buñuel raconte les virées que Salvador Dalí, Federico Garcia et lui faisaient à Tolède, au début des années 1920. Le choix de tourner Tristana à Tolède était des retrouvailles avec une ville associée à la jeunesse et au surréalisme. Le centre historique, perché sur une colline, nous est admirablement parvenu. La cathédrale gothique où Deneuve se penche sur le visage d'un gisant est la même que celle où le jeune Buñuel eut une vision à la suite de laquelle il avait créé le potache « Ordre de Tolède ».
 
 

7. Limits of control (Madrid, Andalousie)

Jim Jarmusch, 2009, États-Unis
Esthétique du tueur à gages. Un costume monochrome, impeccablement repassé. Deux cafés, dans deux tasses différentes. Arpenter méthodiquement le musée de Reina Sofía. Le parcours laconique d'Isaac de Bankolé en Espagne, de Madrid au désert de Tabernas, entrouvre une porte sur un vertige d'accords – de raccords – comme associations d'idées : un nu de Roberto Fernández Balbuena appelle la nudité de Paz de la Huerta, une vue de Madrid se confond avec sa représentation hyper-réaliste signée Antonio López (Madrid desde Capitán Haya), une arrivée dans une gare déserte rappelle, nécessairement Sergio Leone. Le fil de l'intrigue est fin et droit comme une corde de la guitare que le tueur solitaire transporte avec lui et dont il fera un usage imaginatif, et l'Espagne de Jarmusch, le décor définitif d'un néo-noir lumineux, postmoderne.
Le musée Reina Sofía, que visite chroniquement le loup solitaire de Jarmusch, est le plus grand musée d'art moderne et contemporain d'Espagne, et constitue l'angle avant-gardiste du « Triangle d'or de l'art » madrilène, que complètent le Prado et le Thyssen-Bornemisza. Il comprend, entre autres chefs-d'œuvre, le Guernica de Picasso. Sis dans un ancien hôpital du XVIIIe siècle, le musée a plus que doublé sa surface lors de l'inauguration, en 2005, d'une extension signée Jean Nouvel.
 


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