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Publié le 25/08/2026 8 minutes de lecture
Des moutons qui paissent devant des icebergs, des pommes de terre cultivées à quelques centaines de kilomètres du cercle polaire, des sources d'eau chaude naturelles. Loin des clichés d'une immense étendue blanche, l'extrême sud du Groenland dévoile une campagne unique au cœur de l'Arctique. Désormais plus accessible grâce au nouvel aéroport de Qaqortoq, cette région surprend autant par ses paysages que par son histoire et son art de vivre.
La plus grande île de la planète fascine autant qu'elle intrigue. Recouvert à près de 80 % par une calotte glaciaire, le Groenland compte un peu moins de 57 000 habitants répartis sur un territoire quatre fois plus vaste que la France. Longtemps perçu comme une destination réservée aux voyageurs aventureux, ce territoire autonome du royaume du Danemark est revenu sous les projecteurs ces derniers mois, autant alimenté par les convoitises géopolitiques que par l'ouverture progressive du pays au tourisme. C'est dans ce contexte qu'a ouvert, au printemps 2026, le nouvel aéroport de Qaqortoq, la principale ville du sud du Groenland. Une petite révolution pour cette région longtemps restée à l'écart des grands itinéraires.
Depuis le hublot de l’avion, les premiers icebergs
À travers le hublot, pourtant, le voyage commence bien avant l'atterrissage. Une immense calotte blanche recouvre d'abord tout le paysage. Progressivement, des montagnes surgissent comme des forteresses. Entre elles s'enfoncent des fjords où flottent d'innombrables icebergs, et enfin apparaissent des prairies. En quelques minutes, tous les clichés que l'on se faisait du Groenland vacillent.
Après quinze minutes de route seulement depuis le nouvel aéroport, les premières maisons colorées de Qaqortoq apparaissent au bord du fjord. Avec ses quelque 3 000 habitants, la ville constitue le principal centre économique du sud du pays. Installé sur les hauteurs, l’Hotel Qaqortoq offre une première fenêtre sur la région encore trop méconnue. Depuis la terrasse, le regard embrasse les maisons aux façades rouges, jaunes et bleues, le port et un premier iceberg échoué dans la baie.
Le bateau, moyen de déplacement quotidien au Groenland
Au Groenland, il faut rapidement oublier ses habitudes européennes. On ne prépare pas un itinéraire en calculant des kilomètres. Aucune route ne relie les villes entre elles. Chaque localité vit comme une petite île, même lorsqu'elle se trouve sur le continent. Pour rejoindre un village, une seule solution s’impose : le bateau. Avec l'hélicoptère, il constitue le véritable réseau de transport du pays.
Cette particularité façonne toute l'expérience du voyage. Les horaires dépendent aussi de la météo. Mieux vaut donc prévoir un itinéraire souple. Pour découvrir le sud du Groenland, il est indispensable de faire appel aux opérateurs locaux, qui assurent aussi bien les transferts que les excursions. Blue Ice Explorer dessert les principaux villages historiques comme Igaliku ou Qassiarsuk, Serano Boat Tours permet d'explorer des fjords plus confidentiels, tandis que NTS et Local Greenland ouvrent les portes de secteurs isolés où aucune infrastructure routière n'existe.
Les sources d’eau chaude d'Uunartoq, une expérience inoubliable
En quittant le port de Qaqortoq, un premier géant de glace apparaît au détour d'un fjord. Cette fois, les proportions n'ont plus rien à voir avec le petit iceberg aperçu depuis l'hôtel. Haut comme un immeuble, il dérive lentement dans une eau d'un bleu profond. On a beau avoir vu des centaines d'images du Groenland, rien ne prépare à cette première rencontre.
Après près de deux heures de navigation, une légère vapeur apparaît au loin. Rêve ou réalité ? Un premier doute nous submerge. Voici la petite île inhabitée d'Uunartoq, où quelques bassins naturels chauffés par l'activité géothermique constituent les seules sources d'eau chaude du Groenland accessibles en pleine nature. Le bateau accoste avant que chacun rejoigne les petites cabanes en bois où l'on enfile un maillot de bain.
Puis vient l'instant où l'on glisse dans une eau à 38 °C. Autour, le paysage semble presque irréel. Les montagnes plongent directement dans le fjord, les nuages s'accrochent aux sommets encore enneigés et les icebergs dérivent lentement. Difficile de savoir où poser le regard tant chaque détail semble plus spectaculaire que le précédent. Peu d'endroits au monde offrent un tel contraste entre la chaleur enveloppante d'une source naturelle et l'immensité glacée de l'Arctique.
L’immensité du fjord de Tasermiut
Le bateau reprend sa route vers l’est, en direction du fjord de Tasermiut, où le paysage devient (encore) spectaculaire. Les montagnes de granit, parfois hautes de près de 2 000 mètres, plongent presque dans l'eau tandis que leurs sommets disparaissent derrière les nuages. Pas étonnant que cet endroit soit surnommé la “Patagonie de l'Arctique”.
Arrivé au bout des 70 kilomètres de profondeur du fjord, le capitaine ralentit. Mais aucun quai ne marque l'arrivée. Le bateau vient simplement se coller contre une rive de pierres polies où saute chaque passager. Quelques pas suffisent pour rejoindre le pied du glacier, où la rencontre est saisissante. Comme partout au Groenland, les glaciers reculent progressivement sous l'effet du réchauffement climatique. Une réalité dont les habitants sont les premiers témoins, comme en témoignent les photos prises au fil des années par le capitaine du bateau.
Sur la rive du fjord, quelques kilomètres plus loin, trois petites cabanes rouges composent les NTS Cabins, l'un des hébergements les plus isolés du sud du Groenland. Pas de réseau téléphonique, pas de douche, pas même d'électricité. La déconnexion devient le mot d’ordre pour une nuit où le soleil ne se couche jamais vraiment.
Igaliku, une village de carte postale au milieu des pâturages
Le lendemain, une matinée est nécessaire pour arriver à Igaliku. Mais le voyage en vaut la peine. L’un des plus beaux villages du pays apparaît. Une poignée de maisons en bois jaunes, rouges et bleues occupées par une vingtaine d’habitants à l’année, et davantage en été, se détachent au milieu des prairies. Les moutons lèvent à peine la tête au passage des visiteurs, une rivière traverse la commune avant de rejoindre le fjord, et au loin, les “montagnes zébrées” restent saupoudrées de neige toute l’année.
Fondé en 1782 par l’explorateur norvégien Anders Olsen, Igaliku occupe un site bien plus ancien. Selon la tradition, il fut le seul homme à recevoir officiellement un titre de propriété de la Couronne danoise au Groenland, une exception dans un territoire où la terre n'appartient à personne, mais est administrée collectivement. Bien avant lui, c'est ici que se dressait Garðar, le siège religieux des colonies nordiques fondées par Erik le Rouge à la fin du Xe siècle. Les archéologues ont retrouvé les fondations de la cathédrale médiévale ainsi que plus d’une centaine de tombes, rappelant qu'une véritable société agricole s'était développée ici pendant près de cinq siècles. Une agriculture introduite par les Vikings, en parallèle des traditions de chasse et de pêche des Inuits.
Aujourd'hui, le paysage est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO sous le nom de Kujataa et se visite idéalement avec une guide. Igaliku conserve également une charmante petite église aux murs bleu ciel et aux bancs rouges.
Depuis les charmantes cabanes d’Igaliku Hotel & Lodges, un établissement installé sur les hauteurs du village, où l’on dort et se restaure, la vue embrasse à la fois les pâturages et le fjord.
Le fjord de Qooroq, le royaume des icebergs
Le lendemain, le bateau reprend naturellement la mer. Direction le fjord de Qooroq, qui abrite l'un des glaciers les plus actifs du sud du Groenland où les icebergs naissent directement de la calotte glaciaire avant d'entamer un lent voyage vers l'Atlantique. En pleine lumière, leurs nuances oscillent entre bleu presque fluorescent et blanc immaculé.
C’est alors que le capitaine coupe le moteur et que le silence surgit. Place au clapotis de l’eau et parfois au craquement d’un iceberg. L’endroit est propice à un “apéritif mémorable”. Quelques coups de marteau suffisent pour transformer le bloc de glace prélevé sur un iceberg flottant en glaçons. Verre à la main et téléphones dans les poches, il n’y a plus rien d’autre à faire que de profiter de l’instant.
Qassiarsuk, là où l'histoire continue de s'écrire
Qassiarsuk constitue l'étape suivante logique : un hameau d'une quarantaine d'habitants installé face au fjord, où une supérette et un café-magasin de souvenirs accueillent les visiteurs en quête de spécialités comme de renseignements sur les visites proposées.
C'est là qu'Erik le Rouge établit sa ferme quand il s’installa au Groenland. Aujourd'hui, des reconstitutions permettent de découvrir les longues maisons en bois et en tourbe dans lesquelles vivaient les premiers colons nordiques, tandis que les guides racontent comment les familles réussirent à faire prospérer l'agriculture. Autour de cette région, une quarantaine de fermes élèvent près de 20 000 moutons, faisant du sud du Groenland le véritable grenier agricole du pays.
Autour, le paysage est une nouvelle fois idyllique : les moutons paissent librement dans les pâturages, les chevaux islandais accompagnent les randonnées estivales et près de quatre-vingts kilomètres de pistes permettent de rejoindre les collines et lacs voisins à pied, à cheval ou à vélo électrique. Depuis les hauteurs, on observe encore mieux les prairies d'un vert éclatant qui s’étendent jusqu'au bord du fjord.
Pour prolonger l'expérience, Inneruulalik Guesthouse, exploitée par Riding Greenland, accueille les voyageurs dans une grande maison bleue. Le dîner se partage avec les propriétaires pour qui l’agritourisme est devenu un complément indispensable à l'élevage.
La découverte des environs se termine par le bout du fjord de Qassiarsuk. Local Greenland y a imaginé un campement avec quelques tentes seulement. Installées face aux montagnes, elles permettent de passer plusieurs jours en pleine nature. Mais la surprise ne s’arrête pas là. À quelques centaines de mètres, avant Narsarsuaq, une autre curiosité rappelle combien cette région est singulière. Depuis soixante ans, des chercheurs danois expérimentent l'acclimatation d’arbres venus des grandes forêts boréales d'Alaska ou de Scandinavie. Certaines ont si bien résisté qu'elles composent l'Arboretum du Groenland, une véritable petite forêt arctique.
Qaqortoq, une ville tournée vers l'avenir
Après plusieurs jours passés entre glaciers, fjords et villages agricoles, il est temps de retrouver Qaqortoq, toujours tournée vers son port. C’est ici qu’est installée Great Greenland, la seule tannerie industrielle du pays, qui raconte une autre facette de la culture groenlandaise en perpétuant le travail de la peau de phoque, intimement liée au mode de vie inuit. La visite permet de mieux comprendre une activité souvent mal connue en Europe, mais aussi la manière dont chaque ressource issue de la chasse est traditionnellement valorisée.
Le soir venu, les conversations se poursuivent autour d'une table.Tamasa, un nom inspiré d’une formule de politesse groenlandaise que l’on peut traduire par “soyez les bienvenus”, nouveau bistrot situé dans la partie basse de la ville, symbolise le renouveau de Qaqortoq. Contrairement au reste de l'île, où le poisson domine largement les assiettes, cette région fait la part belle à la viande. L'agneau élevé dans les fermes voisines est devenu l'une des grandes spécialités locales. À cela s'ajoutent les produits de la mer (un séjour au Groenland vous permettra peut-être de goûter de la baleine ou du phoque), ainsi que les légumes et fruits (pommes de terre, choux, navets, carottes, rhubarbe…) cultivés pendant le court été.
Autre option : en se renseignant auprès de l'office de tourisme, il est possible de dîner chez des habitants. L'occasion de découvrir le quotidien des familles, d'échanger sur les longues nuits d'hiver et les traditions locales. Une ultime manière de comprendre que le Groenland ne se résume pas à ses glaciers. Il est aussi fait de villages, de fermes, de rencontres et de femmes et d'hommes qui façonnent ce territoire depuis des générations.
Comment aller dans le sud du Groenland ?
La compagnie aérienne Icelandair propose des vols saisonniers entre Paris-Charles-de-Gaulle et Qaqortoq, via l’aéroport international de Keflavík, en Islande, de mai à septembre. Il faut compter à partir de 955 € aller-retour en tarif Economy Light (bagage cabine) et 1 075 € en Economy Standard (bagage en soute).
Au retour, la longue escale à Keflavík est l'occasion de prolonger le voyage. Situé à une vingtaine de minutes de l'aéroport, le Blue Lagoon offre une dernière parenthèse avant de rentrer. Se glisser dans son eau laiteuse chauffée naturellement, au milieu des champs de lave noire, constitue une transition parfaite après les sources chaudes d'Uunartoq : une autre manière de terminer un voyage placé sous le signe de l'eau.
Ce reportage a été réalisé avec l’aide d’Icelandair, de Visit Greenland et de Visit South Greenland. Les contributeurs de Lonely Planet n’acceptent aucune contrepartie en échange d’un reportage favorable.