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Tour du monde

Tour du monde épisode 9 : Botswana mon amour

Texte par

Elodie Rothan

Mis à jour le : 20 juin 2022

Carte

Depuis notre découverte de la faune sauvage d’Afrique du Sud, un pays nous aimante de plus en plus : le Botswana. Plein d’avis contrastés, emplis de mille questions et d’un petit stock d’inquiétudes, nous prenons le volant de notre 4x4 équipé de tentes sur le toit et traversons la frontière. Sur les rives du fleuve Limpopo, nous foulons enfin ce pays où hommes et animaux sauvages cohabitent.
 
Limpopo... Les figures antiques de mon enfance* ressurgissent : un crocodile va-t-il happer mon nez ? L’insatiable curiosité a du bon. Elle a donné naissance à la trompe de l’enfant d’éléphant dans les Histoires comme ça de Kipling et nous a mise sur le chemin du Botswana.

A peine la frontière passée, nous entamons d’incroyables rencontres. La première ne fut pas animale, mais humaine : nous croisons Arnaud**, un sacré gars qui traversa, durant 9 mois et à moto, toute l’Afrique de l’Ouest, depuis l’Espagne jusqu’au Mozambique (via le Nigeria, soit dit en passant !). Preuve que tout est faisable et qu’avec foi en l’humanité, on survit partout. Gonflés de cette belle rencontre, nous roulons vers le nord.

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Nous avançons, médusés, nous demandant à chaque moment si un guépard ne va pas sortir des broussailles. Mais non, rien. Certaines régions les plus peuplées sont en réalité assez sécurisées et un système complexe de « vet fences » (sortes de « barrières vétérinaires ») cisaille le pays (je n’ai toujours pas compris de quels côtés se trouvaient les animaux, mais bon). Les gens sont accueillants, souriants, curieux même, et nous passons notre première nuit dans un camping magnifique... et absolument désert. Nous sommes tout simplement les seuls clients. Je commence à me demander si les renseignements que nous avons récoltés (notamment en Afrque du Sud) sont corrects.

Nous poursuivons notre chemin vers Kasane. La route file en ligne droite, le paysage est absolument plat. De temps à autre, dans les ombres du bas côté, se dessine la silhouette monumentale d’un éléphant. Plus loin, ce sont quelques girafes qui étirent leur cou, sereines. Puis, un éléphant qui, lentement, traverse. Croiser « babar » en liberté sur une route goudronnée provoque chez moi une extraordinaire joie enfantine. Quel est ce pays fantastique ?!

Nous arrivons pour la nuit à Elephant Sands. Nos yeux s’écarquillent : un troupeau d’éléphants patauge au bord d’une grande marre, en plein milieu du camping. Nous montons nos tentes à deux pas de leur passage et écoutons, dans la nuit, leur bruissement proche (comment ces créatures de plusieurs tonnes peuvent-elles être si silencieuses ?!). A Senyati, près de Kasane, nous assistons à des scènes fabuleuses. Sous nos yeux ébahis défilent une cinquantaine d'éléphants venus s'abreuver. Au cours de ce ballet impromptu apparaissent ici et là zèbres, girafes, chacals.... C’est simple, le Botswana possède la plus grande concentration d’éléphants au monde : environ 130 000, pour 2,3 millions d'habitants. Le ratio n’est pas loin d’un éléphant pour 18 habitants.
 

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Batémi vient de Maun. Je lui demande si cela lui est déjà arrivé de croiser un lion, comme ça, sans s’y attendre. Il me regarde, ses yeux s’illuminent et il me répond dans un large sourire : « Oui, bien sûr, plein de fois ! ».
« - Mais comment réagis-tu ? »
Il m’observe plus sérieusement et me dit alors :
« - Tu sais, ici, nous avons appris à partager la terre ».
Partager. Le mot était dit. Il restera gravé dans mon esprit. Partager la terre avec ceux qui l’habitent.
 
Nous décidons d’aller dormir à l’intérieur du parc Chobe. A nouveau, personne. Nous nous retrouvons seuls, sur un emplacement de camping qui consiste en un espace nu, en pleine nature, avec une sorte de barbecue en pierre sur le côté. C’est tout. Pour se rendre aux toilettes, il faut marcher 500 m. Rappelons qu’ici les animaux vont et viennent à leur guise et qu’il est donc tout à fait envisageable de croiser une hyène sur le chemin de la salle de bains. Nous dînons tôt et, à mesure que le soleil décline, nous nous serrons auprès de notre 4x4, devenu notre maison, notre havre de sécurité (il semble en effet qu’une voiture, une tente de toit ou même une tente au sol soient des abris absolument sûrs). A 19h, les enfants sont dans la tente, sous d’insistantes injonctions de leurs parents angoissés. Eux semblent assez sereins. La question du pipi dans la nuit fut un sujet longtemps discuté. Il n’arrivera finalement jamais. Nous dormirons d’ailleurs comme des rois.
 

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Le cœur palpitant du Botswana nous attend. Au delta de l’Okavango, le fleuve ne rejoint jamais l’océan. Il se dilate longuement sur la terre, dans un tempo des plus étranges : amoindri à la saison des pluies, il se gorge à mesure qu’approche la saison sèche. Dès lors, il devient, quelques semaines durant, le refuge de toute la faune alentour. Arrivant de toute part, les animaux se regroupent dans ce paradis aquatique, sanctuaire d’eau au milieu du désert. En plein delta, nous avons l’immense privilège d’être accueillis dans deux lodges d’exception, Nxabega et Sandibe, signés And Beyond. Ici, point de route d’accès, point de village. Nous sommes en territoire absolument sauvage. Outre leur décor splendide, les lodges sont également remarquables pour une chose : les rangers qui y opèrent. Véritables pisteurs de la savane, ces professionnels connaissent parfaitement le delta, sa géographie, sa flore, sa faune. Mieux, ils le vivent.

Balé a l’élégance flegmatique de l’expert. Avare en parole, il scrute l’horizon comme il lirait un livre. Il déchiffre ici des traces, là un passage, plus loin, la piste du léopard. La nature est emplie de signes que je ne sais pas lire. Balé me traduit cette langue inconnue. De ses propres mots, il est « l’enfant du Delta ». Ici, on dit « Delta » comme ailleurs on nommerait une ville ou une région. Chaque jour, Balé traque sans relâche lions, léopards, hyènes, wild dogs et autres animaux particulièrement difficiles à observer. Avec lui, nous approchons un groupe de lions en plein repas. Ils mangent tranquillement, à deux mètres de nous, indifférents à notre présence. C’est instinctif : au premier regard, on sait. On sait qu’il est le roi. Ce n’est pas seulement son allure, pas seulement sa posture, pas seulement son regard, ni son indifférence, ni seulement son assurance qui transparait : « il ne peut rien m’arriver. Rien ni personne ne peut m’attaquer. Je ne risque rien. Je suis le roi ». Il y a tout cela en une fraction de seconde : quelque chose coule encore dans nos veines, comme une très ancienne préscience, qui fait que nous le savons en un éclair.

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Balé nous emmène sur la piste d’un léopard. Émerveillés, nous l’observons, avancer. Sa démarche fige le temps sur son passage. Il grimpe dans un arbre, s’installe, la queue tombante, enroulée sur elle-même. Il est maître absolu en élégance. A la nuit tombée, nous suivrons un autre léopard, blessé. Figure mouvante dans l’obscurité, il se fondra aux broussailles jusqu’à disparaître, comme se doit toute créature magique.

Balé a pour collègues de travail des familles de lions, des léopards solitaires, des groupes de hyènes. Tous les jours ou presque, il part à leur recherche, dans une quête perpétuelle – ou plutôt un jeu quotidien dont chacun connaît à peu près l’échiquier, mais n’est jamais absolument sûr des règles. Une tricherie n’est jamais à totalement écarter. Les félins sont habitués à sa venue. Ces bêtes sauvages ont parfaitement intégré la présence de l’homme et évalué sa dangerosité. Dans les zones de chasse, il est ainsi pratiquement impossible de les approcher : ils se cachent, s’enfuient, se méfient. Mais dans les zones « apaisées » (où la chasse est interdite), ils savent que les rangers ne leur feront rien, mais les chercheront sans relâche, jusqu’à pouvoir les observer quelques instants par jour. Alors ils acceptent. Ou, plutôt, semblent accepter.

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Balé rit. Cela lui arrive. Rarement. Il rit en conservant son flegme et cela donne quelque chose de sans doute plus attendrissant qu’il ne voudrait. Quand il est empêtré dans un marécage du delta, son 4x4 enlisé au milieu des eaux, il enlève soigneusement ses chaussures et remonte les bras de sa chemise en faisant des ourlets réguliers. Il regarde l’horizon avec droiture et nous installe sur un talus, avec thé et biscuits. Puis, il sort un attirail d’outils mécaniques sur lequel je n’ai manifestement aucune compétence adéquate. Il manœuvre. Face aux résistances de sa machine, il persévère, calmement. Pas une émotion ne semble atteindre son visage. La reine d’Angleterre pourrait passer qu’il serait tout à fait présentable. Puis, ce fut fini et tout cela avait un naturel déconcertant de patauger ainsi pieds nus, au milieu des joncs, de l’eau jusqu’aux mollets, les jumelles en bandoulière, en se disant que ce serait sympa quand même si, pour cette fois, félins, crocodiles et autres animaux respectent bien les règles du jeu.
 
Au bout de quelques temps, nous nous familiarisons avec le pays. Nous nous sentons plus sûrs. Les éléphants traversent les routes, les girafes se baladent dans les champs, les crocodiles s’aventurent dans les rues de Kasane, des lions s’abreuvent aux marres de certains campings et, partout, les hippopotames sont les plus redoutés. A mesure que nous dormirons dans des parcs, nous en viendrons finalement à espérer qu’un félin ose s’approcher... Et nous serons ravis lorsque quelques koudous vinrent roder autour de notre table du dîner.

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Avant de rentrer dans ce pays magique, la crainte dominait. Croiser un crocodile dans une rue ? Savoir qu’un léopard peut roder à côté de ma tente ?! C’était impensable. « Si une population entière vit ainsi, c’est que nous pouvons bien, me disais-je, y aller ». Comment les Botswanais vivent-ils avec ce risque ? Louis me signale alors à juste titre une comparaison. Nous utilisons régulièrement la voiture pour nous déplacer. Nous savons qu’un accident peut arriver. Pourtant, nous vivons avec ce risque, sans trop nous en soucier. C’est un risque que nous avons accepté. Nous prenons des mesures, des règlementations, des précautions pour le minimiser. Mais nous l’avons, globalement, intégré. C’est la même chose ici. Des accidents, rares, existent. Mais les gens vivent avec et prennent les précautions adéquates.

Après 3 semaines d’intense cohabitation avec éléphants, lions, impalas, singes, oiseaux et autres animaux en tout genre, nos craintes sont totalement dissipées. Et le monde est devenu enchanté. Les oiseaux, les félins, les serpents nous guident. Ils nous donnent les clefs d’un monde naturel dont l’harmonie et l’équilibre lui est propre. Il n’y a plus ni mal ni bien. Il y a la douceur et l’impitoyable. La beauté, la force et, la plupart du temps, le calme. C’est un monde avec ses lois, ses codes, où tout s’imbrique, coexiste, s’entremêle dans de complexes interdépendances. Rien ne se perd, l’énergie se transmet de la cendre à la griffe. Nous faisons, aussi, partie de ce monde. Et je ne peux m’empêcher de me demander quel étrange destin nous a fait désaxer de cette roue gigantesque de la vie.
 

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Il existe donc une terre - relativement riche, moderne, développée – qui a opté pour une coexistence libre avec les animaux. Il existe un peuple dont le quotidien est fait d’une interconnexion permanente avec le vivant, et le plus sauvage qui soit (lions, léopards, éléphants, hippopotames, etc.), nécessitant ainsi une diplomatie constance. Hommes et faune sauvage cohabitent. Leurs rapports sont loin d’être simples, ils sont faits de compromis et d’adaptation. Les animaux vivent (presque) libres (quelques « fences » émaillent néanmoins le pays). Les hommes connaissent les risques, ils ne sortent pas à la nuit tombée. Souvent, leur maison est entourée d’un enclos protecteur. Ce ne sont pas les animaux qui sont parqués, mais bien l’homme, si l’on peut s’exprimer ainsi. Si par malheur un lion attaque un homme, il sera par contre abattu. Chaque espèce doit pouvoir vivre avec les autres. Cette entente repose en grande partie sur la connaissance : l’apprentissage de l’autre, de son rythme, de ses modes de vie. Aujourd’hui, savoir qu’il existe au moins un endroit sur terre où hommes et animaux tentent de préserver une cohabitation, de partager leur territoire, me remplit de joie. Je rêve d’ambassadeurs botswanais arpentant nos Alpes pour nous enseigner les clés de cette entente perdue.
 
 
* « L’enfant d’éléphant », un des récits « d’Histoire comme ça » de Kipling
** Nous le recroiseront quelques jours plus tard : après avoir traversé presque tout le continent, un éléphant botswanais aura raison de sa moto. Enfin, stoppé... Sa moto accidentée sur le bas côté, cet intrépide voyageur continuera à pied jusqu’en Ouganda ! Vous pouvez lire ses aventures sur son blog .

 

Informations pratiques :

 
Lodges du delta de l’Okavango :
&Beyond Nxabega Okavango Tented Camp
&Beyond Sandibe Okavango Safari Lodge

Location du 4x4 équipé via l’agence francophone Tawana 



Guide de voyage

Lonely Planet : un guide de référence, à la fois pratique et culturel, pour un séjour inoubliable au Botswana