Parti un peu par hasard à la colonie, probablement en quête d'aventures exotiques, c'est lassé par la vie trop confortable d'employé de bureau à Sai Gon qu'il décide un jour de partir à la découverte de l'indochine : le Cambodge, puis le Laos...Il parcourera des milliers de kilomètres pendant quatre années et se découvrira des talents d'écrivain. Son premier ouvrage dont le passage ci-dessous est extrait, sera, en son temps, censuré par l'administration française au Vietnam (et vaudra à son auteur plusieurs menaces d'expulsion) avant d'être salué par le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1957 .
La scène se passe à Takvane, Laos, en 1947, un fonctionnaire colonial échange ses vues avec une médecin aventurier. Tous deux ont "quinze ans d'indochine" derrière eux :
"Je me souviens de mes premiers rapports avec les Vietnamiens, je parle des vietnamiens évolués, cela va sans dire ; ils étaient toute amabilité, tout sourire, d'accord avec moi sur tous les points, et j'avais l'impression en leur parlant de les avoir conquis et que nous deviendrions les meilleurs amis du monde. N'avais-je pas plus tôt exprimé une opinion, un souhait tant soit peu personnel, qu'ils abondaient dans mon sens, et affirmaient qu'ils se chargeraient de me donner satisfaction, alors que, remarquez bien, mon cher, je ne leur en demandai pas tant. J'avoue que ces premiers contacts m' avaient enthousiasmé, mais hélas ! j'ai été rapidement déçu. En effet, dans mes relations ultérieures avec les mêmes individus, je me suis vite rendu compte que non seulement ils ne tenaient pas leurs promesses, mais, qui plus est, leur attitude devenait beaucoup moins chaleureuse. Ils se dérobaient, m'évitaient en quelque sorte.. Ces expériences que j'aurai pu considérer comme exceptionnelles si je n'avais eu l'occasion de les renouveller trop souvent, m'inclinent à penser que le tempérament asiatique est aux antipodes du nôtre. Chez nous, Européen, en effet, les premiers contacts sont assez froids, et ce n'est que par la suite que la glace se rompt, comme l'on dit vulgairement."
"Vous interprétez le Vietnamien à travers votre optique occidentale et le rejetez ou l'acceptez en le comparant à vous, alors que nous sommes devant une réalité tout autre. Si le Vietnamien vous fait des promesses, vous prodigue des marques de sympathie, c'est en vertu d'une tradition. Où lui ne voit qu'une expression rafinnée de sa politesse, vous voyez, vous, des faits précis engageant l'avenir , alors que jamais, par exemple, il n'a eu l'intention de tenir ses promesses. Pour lui, c'est une convention, un cérémonial appliqué de tout temps envers la personne dont il fait la connaissance, et si cette personne est au courant des usages, elle sait fort bien qu'il ne faut pas prendre ces déclarations au pied de la lettre, surtout ne pas en demander la traduction en actes le cas échéant. Et nous, Européens, ne pensons qu'à cela, et lorsque par malheur la parole se sépare de l'acte, nous parlons immédiatement de mensonge ou de fausseté. Pour le Vietnamien, c'est un non-sens, et soyez sûr qu'il est le premier étonné de tout son égoïsme lorsqu'il vous voit recourir à lui pour un service qu'il vous a peut-être promis , mais qu'il n'a jamais été dans ses intentions de vous rendre. C'est lui alors qui vous taxera de sans-gêne ...Il en est de même pour les marques de politesse de vos relations à venir : on ne renouvelle pas le feu d'artifice des amabilités et des flatteriesà chaque nouveau contact, ça serait un peu lassant...",
Extrait du livre de Jean Hougron "Tu récolteras la tempête".
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