2: En route vers Nam Hsan (suite et fin).
Je prends contact avec le premier moine que je rencontre à l'approche d'un joli monastère shan en bois noir. Il n'y pas de souci quant à mon hébergement. Nous prenons la douche à la tombée du jour quand un moine arrive dont je ne sais d'où m'intimant de le suivre après avoir vaguement parlementer avec mon hôte qui s'incline. Nous traversons deux ou trois rues avant de grimper l'escalier qui conduit à la pagode principale. La vue est magnifique et s'étend sur 360°. Il me demande d'attendre dehors tandis qu'il va parler au Supérieur qui décline la possibilité de m'héberger. Légèrement énervé - de quoi se mêle-t-il ? - je décide bien évidement de retourner dans le premier monastère. Il me suit. Un peu plus tard, il vient me chercher pour me conduire dans une maison où je suis accueilli pour la nuit. Je suis un peu dégoûté d'être baladé d'un endroit à l'autre sans trop savoir quel est le problème qui se pose même si mon expérience me dit que le fait d'être étranger explique tout. Je refuse naturellement le diner qui m'est offert et grimpe à l'étage assez rapidement à la lueur de la bougie. La bâtisse est énorme avec des pièces habitées ou laissées en désuétude. Une vieille dame monte un peu plus tard se coucher dans la chambre qui jouxte la mienne sans oublier de mettre une bougie sur l'autel sur lequel trône le Bouddha et au pied duquel je suis allongé les pieds tournés vers l'extérieur. Je partage le petit-déjeuner avec les quatre adultes présents, deux hommes et deux femmes, avant de quitter le lieu. J'apprends que j'ai finalement dormi chez la sœur de l'officier. J'ai décidé. Je veux éviter Nam Hsan alors que je pensais initialement y passer un moment de la journée et continuer ensuite. Il y a une guesthouse gérée par l'état et je n'ai pas envie qu'un emmerdeur vienne me poser des questions et casser les pieds sans compter que je devrais me rendre à l'office d'immigration si j'y suis poliment invité. Le parcours que je me concocte est magnifique à tous points de vue. Je commence à regarder l'autre versant du cirque, celui par lequel j'ai débuté ma marche. De petits sentiers m'emmènent entre vallons et collines. Je croise quelques cabanes dans lesquelles vivent les gens au milieu de leurs cultures vivrières de subsistance. Je ne manque pas de leur demander ma direction et soit ils me confirment le chemin à suivre, soit ils me réorientent et m'indiquent vers où me diriger. Je n'ai pour ultime but que de rattraper la route principale anciennement asphaltée qui permet la liaison Hsipaw-Nam Hsan (48 miles). J'ai aussi dans l'idée d'atteindre la pagode de Nam Hsan, environ 15 km plus au sud de la ville du même nom. Elle est perchée à une telle hauteur que ce doit être un bonheur d'assister à un coucher du soleil là -haut. Peu avant d'atteindre le goudron ou ce qu'il en reste, un gigantesque magnolia enrubanné abrite un petit autel dédié à Bouddha. A côté de l'arbre immense, un tumulus de briques rouges de taille moyenne en partie ébrasé, recouvert de lichens et mousses envahissantes, procure à l'endroit une once de religiosité. Il est vrai que l'arbre du Bouddha est "magnolia religiosis". Je pense aussi qu'un tel endroit naturel doit pouvoir servir à des dévotions aux Nats et qu'il est avant tout dédié à ce genre de manifestations. Je rejoins la route proche et commence à marcher en direction de Hsipaw. Je croise des camions qui montent. Vu l'état de la chaussée défoncée, combien de temps leur faut-il pour arriver jusqu'ici ? un jour ou deux ? J'ai fait aussi bien à pied. Je continue jusqu'à la bifurcation qui conduit vers la pagode et dépasse un hameau de maisonnées avant d'arriver dans le dernier village où je marque une courte pause et parle avec un moine anglophone. Le soleil baisse à l'horizon et j'entreprends l'ascension d'un escalier interminable, parallèle à la route, qui monte et aboutit aux pagodes. Sa forme épouse celle du ruban noir. A un virage correspond un changement de direction des marches. Il est impressionnant. Au sommet, la pagode principale est sous les ors du soleil couchant. La couleur jaune des stupas change de nuance au fur et à mesure que l'astre lumineux décline. Ils vont même prendre des tons rougissants, ce qui me laisse pantois, car je n'avais pas remarqué ce rouge écarlate qui enveloppe certains pagodons. Plus le soleil tombe, plus le rouge s'assombrit. On pourrait le comparer au sang qui en cas d'oxygénation, s'épaissit et devient noir. Pourquoi tous les pagodons ne sont-ils pas ensanglantés ? Je me remémore les "trois jours sanglants" (26/27/28 septembre 2007). Y-aurait-il un pagodon pour chaque victime des représailles ? Dans ce cas, on en est loin du (dé)compte (officiel de victimes) puisque tous dégoulinent de rouge écarlate. La référence aux événements de 2007 dans ce décor grandiose est un hommage aux victimes de la répression et dans un sens plus large aux atteintes à la liberté individuelle dans ce pays. Qui parle de liberté ? J'ai l'impression d'être seul sur le toit du monde, à mi chemin entre tout le monde et le nirvana. Tout autour de moi, à l'horizon, s'étend la magnificence. Cette vue générale n'a rien à envier à celle du Mont Sinaï où Moïse reçut les tables de la loi. Elle commande le respect et l'humilité et force l'admiration pour amorcer un début de contemplation. Je voudrais rester ici une éternité, rester attaché au rocher sur lequel je suis assis sans m'en détacher. C'est beau et tout la beauté générée par ce haut-lieu spirituel resplendit sur les êtres qui l'habitent. Les bhikkhunis ne comprennent pas que je sois encore dehors par ce froid de canard car tout lieu qui se mérite a aussi des inconvénients. Balayés par le vent, il n'assure aucune protection naturelle. Je le respire à fond, à pleins poumons même si je sens le froid me pénétrer le dos. Je repère un endroit près d'un Bouddha précieux en vert où je souhaite passer la nuit. Il y a un lit et mon duvet me suffira. Je ne suis pas sûr d'obtenir l'autorisation mais je pense qu'un tel lieu mérite une nuitée d'exception. La permission m'est accordée et je me réfugie dans mon antre. Je vais vivre, voir et dormir plusieurs nuits en une seule. Je suis en train de marcher / méditer sous le ciel étoilé éclairé par la lune, enveloppé dans une couverture qui me protège du froid. Je suis le dernier allongé, le premier levé avant que l'astre lumineux ne daigne montrer les bouts de ses rayons. Inaudible tel le silence balayé par le vent qui souffle. Impossible endroit qu'il serait difficile d'imaginer si je ne l'avais pas vu. Je suis contrit de le quitter. Les nonnes m'auraient bien garder une nuit supplémentaire. Ce n'est pas si souvent qu'elles ont de la visite. Je quitte en cours de matinée et comme à l'habitude, je me lance dans des raccourcis hasardeux car je ne veux pas faire demi tour et redescendre l'escalier. Après deux heures de descente ardue sur un chemin qui se lit à peine à travers la végétation, je retombe sur la route à mi chemin entre Nam Hsan et Hsipaw. Je fais un bout en moto derrière un militaire qui s'arrête à ce qui sera dans quelques années une plantation de thé. Depuis quand l'armée investit-elle dans le thé ? Après une demie heure de marche, un petit camion finit par me ramasser et me déposer à la bifurcation Namtu-Hsipaw, portion de route qui est aussi utilisée depuis Lashio pour se rendre à Hsipaw. La nuit n'est pas bien loin et je ne risque pas d'avoir beaucoup de véhicules à cette heure avancée de la journée. Après avoir patienté à la sortie du village devant un monastère où la fête bat son plein, je m'éclipse à pied pour 16 miles (environ 25 km) de marche. Si je compte 7 km/h, j'y serai à coup sûr vers 10h00 ce soir, ce qui est encore une heure respectable pour rentrer à Hsipaw. Ne voilà -t-il pas qu'une mobylette avec deux jeunes s'arrêtent et insistent pour m'embarquer jusqu'à Hsipaw. Ils m'ont demandé où j'allais. La route est forcément en mauvais état et je crains pour les pneumatiques du deux-cycles "made in China" tout flambant neuf. Ils se rendent à Maymio où il sera revendu. Ils servent de transitaires et se payent une virée en prenant du bon temps. De l'argent de poche facile et beaucoup de plaisir en perspectives sur la route pour des jeunes birmans d'une vingtaine d'années. Ils semblent ignorer que je pèse plus lourd qu'un Birman. Il rare ici de voir une seule personne sur une motocyclette. C'est un moyen de transport familial et collectif. Je leur fais signe d'avancer mais ils ne me laisseront pas derrière. Je décide d'embarquer et me dis que s'ils m'avancent de quelques kilomètres, cela peut me faire gagner une heure à l'arrivée. Je pense qu'ils vont se rendre compte que faire toute la route ensemble ne sera pas possible. Je me trompe. A cœur vaillant, rien d'impossible. La progression est très lente. Le copain du propriétaire de la moto conduit avec attention, presque trop lentement même, si bien que l'on doit presque mettre pied à terre car on frôle le déséquilibre lorsque l'on évite les nid-de-poule. Nous arrivons deux heures plus tard à bon port. Ils sont même prêts à m'inviter à diner mais je préfère regagner Hsipaw à pied.