Tonlé Bati : l'arnaque est un long fleuve tranquille
Le comportement des vendeurs du
Tonlé Bati est symptomatique d’une vision archaïque du tourisme, qui[b] risque de dégoûter les visiteurs, fatigués d’être considérés comme des
vaches à lait.[/b]
La semaine dernière, un de mes amis cambodgiens est allé passer le week-end en
famille sur le site du Tonlé Bati. La perspective le réjouissait : tout le
monde connaît la beauté de ce site du XIIe siècle, construit par le roi
Jayavarman VII, où des kiosques situés au bord du fleuve permettent de se
reposer et de nager paisiblement.
Mais dès l’entrée sur le site, mon
ami a commencé à déchanter. Premièrement, l’aspect général du site n’est pas
très bon. Deuxièmement, dès qu’il y met les pieds, le visiteur est harcelé en
permanence. Cinq ou six lieux « sacrés » s’étalent devant lui : les visiteurs
sont amenés à participer à une petite cérémonie, à déposer une bougie ou des
fleurs sur les pierres, puis sont « invités » à verser leur obole aux mendiants.
Cette attitude est des plus dérangeantes : le touriste, khmer ou étranger, est
pris par les sentiments. Il ne peut pas refuser d’allumer une bougie ou de
l’encens, sous peine de sembler malpoli. Une fois la cérémonie terminée, il apprend
que celle-ci était en fait un acte rémunéré et qu’il doitsortir son
portefeuille.
Pour le visiteur, le pire est Ã
venir. S’il décide de se reposer un peu au bord de l’eau, de manger un morceau
ou de boire un verre, il devient aussitôt l’objet d’arnaques éhontées.À l’hôte
qui croyait avoir consommé un modeste casse-croûte, on présente une addition
digne d’un restaurant. Interloqué par ce montant exorbitant, mon ami sort de sa
poche un document distribué à l’entrée du temple. Dessus, la société Bati
Tourism Development, concessionnaire du site, a inscrit les tarifs des mets et
boissons consommés sur place. Rien à voir avec la somme réclamée par les vendeurs
: 3 500 riels pour une canette au lieu de 2 000, 3 000 riels pour un paquet de
mouchoirs au lieu de 1 500, et surtout, 20 000 riels pour un plat de boulettes
de viande au lieu de 15 000 riels.
En appelant la direction de la
société Bati Tourism Development, les propos recueillis au sujet des vendeurs ne
sont pas des plus cordiaux. Ces gens-là , explique la directrice, sont stupides
et n’ont aucune idée d’une gestion durable du tourisme. Seul l’intérêt immédiat
et immérité les intéresse, au risque de voir fuir les visiteurs. Comment ne pas
lui donner raison ? Est-ce vraiment une stratégie à long terme de faire payer
les boissons presque le double de leur valeur réelle ?
Le suicide économique peut-il être érigé
en comportement normal ? Est-il viable de laisser un site touristique majeur
des environs de la capitale être entaché par une solide réputation d’arnaque ?
Le problème, poursuit la directrice, n’est pas nouveau : cela fait douze ans
que des formations sont organisées pour que les vendeurs respectent les prix
indiqués. Sans succès. Alors, que faut-il faire ? De toute évidence, continuer
à organiser des séminaires ne servira à rien. Seul un contrôle strict, et une
interdiction formelle de vendre au-delà des prix fixés par la société
concessionnaire, sont en mesure de rendre le Tonlé Bati à son prestige antique.
Ecrit par Nhim
Sophal/Cambodge Soir