Mettre un week-end en jeu.
Quatre joueurs, une table, un dé, une salle enfumée et un regard menaçant .
Le Trip Poker est un jeu touristique pour quatre personnes ou plus. Les
règles édictées ci-dessous peuvent facilement être adaptées à une partie
de poker normale, voire de belotte, de pouilleux, etc.
1) Le joueur qui obtient le plus grand chiffre gagne la première manche
et choisit la destination, dans un rayon fixé à l'avance à partir du
lieu où se déroule la partie (par ex. : 500 km).
2) Le vainqueur de la deuxième manche décide de la date du week-end.
3) Le gagnant de la troisième manche choisit la formule d'hébergement
(hôtel, camping, voiture, chez l'habitant, à la belle étoile, nuit blanche...).
4) Le perdant de la dern!ère manche finance le week-end.
À l’inverse du poker traditionnel, le Trip Poker ne se joue
pas avec des cartes, mais avec un dé. Les règles sont loin
d’être strictes, mais, pour plus de simplicité, nous
vous recommandons tout de même d’éviter le jeu de
cartes inventé par les joyeux artistes du mouvement Fluxus, composé uniquement
de 52 jokers.
Le Trip Poker est un jeu où l’on a facilement les jetons :
on ne sait jamais où l’on va finir ni si l’on pourra
se coucher et, une fois les mises dans le pot, plus question de quitter
la table. Il n’y a pas de vrai gagnant, puisque tous profitent
du voyage (ce qui pousse sans doute à faire monter les enchères),
mais il y a un vrai perdant. Malheur au pigeon qui a une mauvaise main !
Expérimentateur : Jöel Henry,
Strasbourg, France.

Nous étions quatre autour de la table. Un couple d’amis, Robert
et Christine, Maïa et moi. Il y avait une nappe verte, un éclairage
tamisé et du très vieux whisky. Car on ne joue pas à la
légère au Trip Poker. Les parties sont très courtes mais
c’est un jeu dangereux qui peut vous mener loin et vous coûter
très cher.
Grâce à un modeste quatre, je remportai la première manche
et avec elle le privilège de choisir, dans un rayon de 400 km, la destination
du voyage que nous effectuerions tous les quatre ensemble le temps d’un
week-end : l’enjeu de la partie. Après un rapide coup d’œil
sur un atlas pour évaluer le champ qui m’était offert,
je choisis Genève où nous n’étions jamais allés
ni les uns ni les autres.
Maïa gagna la seconde manche avec un six sans appel. C’est donc à elle
qu’échut la responsabilité de décider de la date
du week-end. Elle a une sainte horreur des fêtes carillonnées
et plus particulièrement de la Saint-Sylvestre que nous fêtons
depuis des années avec d’anciens camarades de collège selon
un scénario immuable : ingestion de plats hyper-caloriques, déprimantes
discussions sur le temps qui passe et Abba à gogo. Le tout noyé dans
des flots de champagne. Mais Maïa qui ne boit pas subit chaque fois
consternée ces libations annuelles. Aussi la traîtresse profita-t-elle
de la situation et choisit-elle précisément la date du prochain
réveillon pour notre petit voyage, malgré les protestations des
trois autres joueurs. Protestations fondées sur la piètre réputation
de fêtards des Genevois et les températures polaires au bord du
lac Léman fin décembre. Mais elle n’en démordit
pas, ayant la règle du jeu pour elle.
Christine remporta la troisième manche. Il lui revint donc de déterminer
la formule d’hébergement. Elle décida sans hésiter
que nous dormirions tous dans la voiture. Pas par radinerie, mais c’est
elle qui gère l’argent du ménage et elle savait qu’il
y avait une chance sur deux pour qu’ils aient à payer l’addition,
il suffisait que l’un d’eux perde la dernière manche. Et
au prix où sont les hôtels de Genève…
« – Mais on va crever de froid, protesta Robert.
– On emportera des Thermos et des laines polaires, répondit-elle.
Il faut dire que Robert est un type charmant, mais un peu panier percé,
et sa dernière folie, l’achat à crédit d’une
Mini Cooper neuve avec toutes les options, « un rêve d’enfance »,
les a mis sur la paille pour quelques années. La quatrième manche
se déroula donc dans une tension extrême jusqu’à ce
que je lance le dé d’une main peu assurée et que mon minable
un mette un terme au suspense.
Résumons-nous. À moins que d’ici là la Suisse ne
se transforme en État totalitaire coupé du reste du monde, nous
irons tous les quatre fêter le prochain Nouvel An à mes frais à Genève
où nous passerons la nuit par moins 15° dans une Mini Cooper, puisque
Maïa et moi, écolos fondamentalistes, avons renoncé à avoir
une voiture. Ne nous méprenons pas, sous ses dehors innocents, le trip
poker est vraiment un cousin de la roulette russe.