Profiter des joies d'un périple de routard sans quitter sa propre ville.
Une auberge de jeunesse, un guide de voyage et/ou un plan de ville, une
tenue de routard (sandales à porter avec des chaussettes, bermuda, collier
de perles rapporté de Bali, appareil photo...).
Demander à se faire déposer à l'aéroport par un ami. De là, trouver le
moyen de transport le moins cher pour retourner en ville et, sac sur
le dos, aller se présenter à l'auberge de jeunesse de son choix. L'alimentation
sera uniquement constituée de plats bon marché (pizzas, kebabs...) et
les activités seront celles des autres routards : visites des monuments,
visites de bars et de cybercafés, conversations passionnées et promesses
de garder le contact. Il peut aussi être tout à fait approprié d'entamer
une amourette avec l'une ou l'autre de ces merveilleuses personnes que
l'on vient tout juste de rencontrer. Penser à surveiller son budget et
ne surtout pas oublier de se prendre en photos avec ses nouveaux amis.
À la fin de l'expérience, retourner à l'aéroport et téléphoner à quelqu'un
pour se faire ramener à la maison.
Cette expérience s’adresse particulièrement aux voyageurs
qui aiment partir sac au dos, mais qui, pour une raison ou une autre,
n’ont pas le temps de le faire. Permettant de se faire des amis
venus du monde entier, elle offre en outre un peu de changement par rapport
aux préoccupations du quotidien et donne l’occasion de poser
un regard neuf sur sa propre ville, sans non plus avoir à dormir
des semaines dans un dortoir ou à transporter un sac à dos
plein de linge sale. Attention à ne pas prolonger l’expérience
au-delà d’une semaine, auquel cas le risque de se changer
en vrai routard devient réel.
La variante consistant à choisir un hôtel branché ou
cinq-étoiles pour jouer les touristes dans sa propre ville ne
représente pas, bien entendu, le même investissement, cependant,
si on en a les moyens financiers, cela peut constituer une expérience
particulièrement intéressante.
Experimentateur : Alex Landrigan, Melbourne,
Australie.

Samedi matin, je quitte l’aéroport de Melbourne dans un minibus à destination
d’une auberge de jeunesse de St Kilda. Lorsque je rentre de voyage, je
me fais régulièrement la promesse de m’accrocher à ce
délicieux sentiment de liberté que l’on ressent lorsqu’on
est loin de chez soi. Bien entendu, il me suffit de quelques semaines à peine
pour retrouver mon apathie habituelle. Le domesticobaroudage me montrera peut-être
comment rester un voyageur quand je suis dans ma propre ville.
L’expérience demande une certaine préparation mentale.
En effet, si les touristes ignorent généralement tout des endroits
qu’ils visitent, moi, je connais bien ma ville (du moins, je le crois).
Pour compenser, j’ai donc décidé de charger lourdement
mon sac à dos (assez pour qu’il me gêne), de serrer mon
budget et de limiter mes visites aux seuls endroits mentionnés dans
mon guide (que, ironie du sort, j’ai en partie moi-même écrit).
En général, lorsque j’effectue ce trajet depuis l’aéroport,
j’ai la tête encore tout embrumée des excès de la
veille. Aujourd’hui que j’ai l’esprit parfaitement clair,
la banlieue que l’on traverse m’apparaît encore plus triste
que d’habitude. Il faut dire que les épais nuages gris qui flottent
dans le ciel n’embellissent pas vraiment le tableau. J’ai
un peu faim. Une fois arrivé en ville, je me dirige instinctivement
vers le marché Victoria, où je connais une petite échoppe
qui sert de délicieuses pizzas et un café non moins savoureux.
Heureusement, elle est indiquée dans mon guide. Le marché est
toujours plein de monde et il est rare que je n’y rencontre pas quelqu’un
que je connaisse. Assis à l’extérieur, dans le froid, comme
une grosse tortue avec mon énorme sac sur le dos, j’écoute
mon musicien des rues préféré quand mon ami H. passe juste
devant moi. Je réalise soudain les limites conceptuelles de la
tâche que je me suis imposée : je ne suis ni tout à fait
autochtone ni tout à fait étranger. Reste à savoir si
je tiens plutôt de l’autochtone étranger ou de l’étrange
autochtone.
Mon guide décrit l’auberge de jeunesse comme « sympathique »,
ce qui est d’ordinaire un euphémisme pour « bon marché et
accueillante ». Le tableau d’affichage de la réception
est couvert d’offres d’emplois, dont une qui propose de « poser
nue » contre 150 $. Dans le salon, qui sent fortement la cigarette,
trône une immense télévision, à côté d’un
distributeur de boissons et de piles de romans de gare. Un peu partout, des
panneaux menacent de contravention ou d’expulsion les clients
qui ne respecteraient pas telle ou telle règle. En raison du mauvais
temps, les voyageurs sont rares. Je vais avoir du mal à me faire des
amis. Ma chambre est composée de trois lits superposés en métal,
tous bancals, mais je suis le seul occupant.
L’armoire en mélaminé blanc a été rehaussée
de trois graffitis : « Dans la vie, c’est le voyage qui
compte, pas la destination », « La vie est courte :
tous à poil ! » et « Jésus revient,
planquez les joints ! ».
J’espérais m’inscrire au circuit Neighbours, qui fait le
tour en bus de certains endroits locaux rendus célèbres par la
série télévisée du
même nom1, mais il n’y avait plus une seule place (bien sûr,
en bon routard, je n’avais pas réservé). Je choisis d’aller
visiter un peu la ville à pied. Grâce à l’appareil
photo jetable que je viens d’acheter (j’ai oublié le mien à la
maison), je me fais un superbe bleu au tibia. L’œil rivé à l’appareil,
je n’avais pas vu que je marchais tout droit vers un banc. Il y a une
grosse exposition au musée d’art de Federation Square. Je zappe
la queue (une heure d’attente) en disant aux gardiens que j’ai
oublié mes gants à l’intérieur (les routards ont
l’habitude de faire la queue dans les gares, les ambassades, etc., mais
en tant que seul routard à temps partiel, mon temps est précieux).
Je rejoins la foule qui se rassemble autour d’un studio provisoire en
forme de bulle, où un groupe de rock enregistre son dernier album. Le
nombre de sponsors est impressionnant : j’arrête mon compte à 37.
Chez un bouquiniste installé à côté, j’achète
un livre (j’achète des livres partout où je vais) avant
de tomber par hasard sur J., un vieux copain d’école que je n’avais
pas revu depuis des années.
Il pleut par intermittences tout l’après-midi. À un moment,
il tombe même de la grêle. Pour m’abriter d’une bourrasque,
je décide de m’asseoir pour remplir un test de personnalité distribué par
des scientologues. En attendant qu’on s’occupe de moi, j’écoute
les résultats des autres (« Il semble que vous traversiez
une phase de surmenage émotionnel, qu’en pensez-vous ? »).
J’ai l’impression que ça dure des heures. Ron Hubbard doit
se retourner dans sa tombe en voyant un service clients aussi déplorable !
Je décide de partir, le test de personnalité en poche en guise
de souvenir. Alors que je m’éloigne, mon cœur bat la chamade
de peur de me faire arrêter en pleine course par un scientologue.
Je saute dans un tramway et décide de ne pas acheter de ticket, car, à l’inverse
des autres voyageurs, je sais que la probabilité que des contrôleurs
soient au travail un samedi soir à cette heure est proche de zéro.
J’arpente les rues de St Kilda à la recherche d’un endroit
où manger. Heureusement, mon guide me conforte dans mon choix du City
Cafe : « assez excentré, mais vaut le détour ».
Malheureusement, il est aujourd’hui fermé, remplacé par
le Benedykt Cafe, dans lequel je ne saurais me restaurer : non seulement
il n’est pas indiqué dans mon guide, mais, en outre, je me refuse à fréquenter
des établissements qui remplacent les « i » par
des « y » et les « c » par des « k ».
J’opte pour le Galleon, apparemment très prisé des jeunes
bobos… mais il est fermé le samedi soir. Plus loin, le Felafel
Kitchen : fermé pour travaux. Je n’ai plus qu’à me
rabattre sans conviction vers une grande chaîne internationale de cafés.
Je réalise que les routards passent une grande partie de leurs séjours
dans des endroits qu’ils n’ont pas forcément choisis. En
fait, le temps lui-même semble s’étirer et rétrécir
comme un accordéon lorsque l’on voyage sac sur le dos.
De retour vers mon auberge de jeunesse, je passe devant le pire des nombreux
artistes de rues que j’ai pu voir aujourd’hui : un percussionniste
qui tape sans aucun sens du rythme sur un djembé minuscule.
Au rez-de-chaussée de l’auberge, un match de football américain
est retransmis sur l’écran géant du pub à l’anglaise.
Dans la pièce d’à côté, des filles filiformes
parlent météorologie et shopping avec des garçons aux épaules
carrées.
À l’étage, l’ambiance est assez glauque. La radio
passe de la house music et, ici encore, il y a un match de football américain
sur écran géant. Une paire de jeunes Anglais sirote des bières
tièdes devant la télé. Ils doivent se demander ce qu’ils
font ici, à se les geler dans un pays du Sud où la bière
est insipide et où on pratique une sorte de foot aux règles aussi
obscures qu’incompréhensibles. Mes vagues tentatives d’engager
la conversation se soldent par des échecs cuisants. Deux jeunes aux
pieds nus, que je jurerais avoir déjà vu quelque part (en train
de mendier en centre-ville, me semble-t-il), jouent aux jeux vidéo dans
la salle d’arcade. Lorsqu’il fait froid et que les clients sont
peu nombreux, il n’est pas rare que les établissements de ce genre
offrent des réductions à court terme aux jeunes sans-abri.
Le match fini, je me retire dans mes quartiers. Demain, je petit-déjeunerai
avec les jeunes branchés du Galleon et j’irai visiter la plus
grande collection d’objets kitsch de l’hémisphère
Sud au marché St Kilda. Pour l’instant, je dors du juste sommeil
du routard. Le lit superposé bringuebale dangereusement au moindre de
mes mouvements tandis qu’en bas, au pub anglais, la foule reprend en
chœur les tubes joués par le groupe amateur.