Sur la route avec les gagnants

Partie mi-mai, Isabelle Ricq est la première candidate à prendre la route.
Son trajet l'emmène dans les îles indonésiennes sur les traces du naturaliste Sir Alfred Russel Wallace. Cet anglais a donné son nom à une ligne de partage entre deux zones d'espèces animales et végétales bien distinctes. Il en tire ainsi l'hypothèse d'un sixième continent englouti par les eaux violentes de la région. Bref une passionnante approche scientifique sur la dérive des continents.
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25.07 - Flores - La fille aux cheveux courts
A 33 ans, Patrick n’est toujours pas marié. Lorsque je le taquine sur le sujet sa réponse est invariable et toujours lancée sur le ton de la plaisanterie; “Je suis trop noir, aucune fille ne veut de moi !”. Selon nos critères occidentaux Patrick serait considéré comme gâté par la nature. Il a les traits fin et réguliers, les cheveux longs et crépus coiffés en dread-locks. Aussi loin qu’il puisse s’en souvenir la famille de Patrick ne s’est jamais métissée avec des colons Portugais ou des trans-migrants de Java. Ce qui fait que Patrick a encore la peau aussi noire que ses ancêtres, ce qui devient assez exceptionnel ici.
Malheureusement, s’il y a ici un critère de beauté qui surpasse tous les autres en Indonésie c’est bien la blancheur de la peau. Dans chaque boutique, dans chaque marché, dans chaque warung sur le bord de la route on trouve les mêmes crèmes blanchissantes pour la peau, les mêmes savons miracles dont des publicités vantent les mérites à la télévision. Les marques les plus renommées en Occident se sont également engouffrées dans ce marché juteux, quitte à utiliser des produits extrêmement nocifs et à renforcer une ségrégation latente entre Indonésiens “blancs” et Indonésiens “noirs”.
Les enfants comme partout ailleurs sont les plus cruels, et ceux qui ont la malchance d’avoir la peau la plus foncée de leur classe sont invariablement moqués et comparés à des singes. De même, lorsque je parle de la partie papoue de l’Indonésie, dont Flores fait partie, avec des natifs de Bali ou de Sumatra j’ai souvent la surprise de remarquer qu’ils tiennent ces habitants pour des primitifs, et les moqueries vont bon train.
Comme je sais le sujet sensible pour Patrick je dévie la conversation. Je lui dis que ce matin j’ai vu pour la première fois ici une femme avec les cheveux coupés très courts. Je ne le sais pas encore mais je viens de commettre une énorme gaffe.
Patrick baisse son regard, et je sens que son esprit est immédiatement happé par ce qui se trame à l‘intérieur de ses pensées. Je me tais, et après quelques instants de silence il enchaîne: “Moi je n’ai connu qu’une seule fille qui s’était coupé les cheveux comme un garçon et j’étais le seul à la trouver plus belle que toutes les autres. Elle se fichait bien de se qu’on pouvait penser d’elle.” Il se tait à nouveau, allume une cigarette et reprend: “Et elle se fichait bien aussi de la couleur de ma peau.” Je commence à comprendre la bourde que j’ai commise et je garde le silence, de peur de l’inciter à trop en dire. Je ne sais pas si j’ai envie d’entendre la suite mais la décision ou non de la raconter n’appartient qu’à lui. “On était encore au lycée, et puis il y a eu la vague et elle l’a emporté.”
La vague dont Patrick parle est celle qui a déferlé un jour de 1992, après que la terre ait tremblée au large de la ville de Maumere où il habite. Le tsunami a fait 5000 victimes mais le monde n’en a jamais rien su.
“Si tu vas au large tu peux plonger et entrer dans la faille. Le tremblement de terre a fendu la barrière de corail à l’endroit de l’épicentre. Moi je n’ai jamais eu le courage d’aller voir.”
20.07 - Flores - “Bule !”
“Bule ! Bule !” J’ai beau porter un casque et des manches longues, lorsque je suis à l’arrière de la moto les enfants me repèrent tout de même à plusieurs dizaines de mètres. Instantanément ils sautillent d’excitation, lèvent les bras au ciel et ouvrent grand leurs petites bouches en criant en chœur “Bule ! Bule !”, “La blanche ! La blanche !”. Sans se soucier du danger ils courent à grandes enjambées aux côtés de l’engin. Lorsque j’ai assez d’équilibre je tends les bras, paumes ouvertes, pour leur éviter de prendre le risque de trop s’approcher, et s’ils réussissent à me toper dans la main un concert de cris stridents retentit.
Dans les grosses agglomérations de l’île le “Bule !” habituel laisse quelquefois place à un “Mister ! Mister !” qui ne connaît pas de féminin. Et l’entrain et l’innocence des sourires feraient fondre les cœurs les plus durs.
17.07 - Flores - La jeune fille et le crocodile
C’est l’histoire d’un crocodile qui regardait la mer. Personne ne sait d’où il est venu, mais il est là face aux vagues depuis trois jours, la gueule entrouverte. Il est énorme. Les pêcheurs qui vivent sur le bord de mer sont en état d’alerte ; le crocodile va certainement finir par avoir faim et chercher de quoi se nourrir au village. Les enfants sont sommés de rester à l’intérieur des maisons et les hommes les plus téméraires se sont regroupés pour tenter de chasser le reptile loin des familles. Mais ni les jets de pierres ni l’odeur de la viande ne le font bouger.
C’est alors que l’un d’entre eux se souvient d’un rêve étrange et récurrent que fait l‘une de ses voisines. Un rêve où sa mère accouche et où elle naît en même temps qu’un deuxième enfant qui a la forme d’un crocodile. Depuis plusieurs jours déjà sa famille a enfermé la jeune fille, de peur qu’elle sorte voir l’énorme reptile qu’elle tient pour son jumeau. Les hommes qui viennent la trouver lui demandent si elle a fait des rêves ces derniers jours, si elle sait ce qu’est venu chercher cet étrange visiteur. “Laissez-moi lui parler”. Conseil de village. Le chef conclut que la jeune fille pourra parler au crocodile sans trop s’en approcher et que tous les hommes devront s’armer de bâtons pour l’escorter. L’adolescente pleure de joie. Elle est immédiatement conduite à quelques mètres de l’animal. Elle lui parle doucement: “Je sais qui tu es, je suis heureuse que tu sois venue me trouver, mais il faut que tu partes car ils vont chercher des armes pour te tuer. Je ne t’oublierai pas, et je n‘oublierai pas non plus ta visite.”. Le crocodile tourne la tête, puis avance vers la mer et sur son chemin il se retourne trois fois en direction de la jeune fille, avant de plonger dans l’eau. Fin de l’histoire. “C’est dingue, non ? La force des sentiments !” s’écrie Patrick. Je le regarde avec des yeux ronds... moi ce que je trouve dingue c’est qu’il trouve qu’un crocodile qui cherche sa jumelle humaine et qui plonge dans la mer ça a du sens. J’ai pourtant les photos du reptile sous les yeux, fraîchement tirées puisque sa venue date d’il y a deux semaines. Et je connais également Patrick, à qui je prête un grand sens critique et une force d’analyse hors du commun.
Ici toute forme de vie possède une âme et dans toute âme réside une part de sacré, pur et inexplicable. L’animisme est en quelque sorte la principale croyance de l’archipel indonésien, celle qui transcende les religions. Pour Patrick, l’idée que l’esprit d’un crocodile soit lié à celui d’une jeune fille le captive mais ne le choque pas. Il croit que la vie est bien plus forte que nous et qu’elle peut parfois échapper à tout raisonnement. Patrick croit en Jésus Christ autant qu’à la poésie de la nature et à la faiblesse de l’homme.
16.07 - Flores - Le fou de Moni
La matinée m’a semblé aussi courte qu’une heure. Patrick et moi avons cherché plusieurs plantes endémiques à l’île pour que je les photographie. Et comme toujours lorsque je suis concentrée sur un sujet qui me captive je perds toute notion du temps. Nous redescendons les flancs du volcan Kelimutu en direction de Moni. Nous profitons que la lumière du soleil soit devenue trop forte pour nous accorder une pause et manger. Les deux assiettes de riz frit ne font pas long feu, et tandis je racle le fond de mon assiette pour en récolter les derniers grains Patrick se tient déjà le ventre dans une expression satisfaite et, rejetant tout son corps en arrière, il allume l’une des innombrables cigarettes qui ponctuent sa journée.
La première fois que j’ai rencontré Patrick et que je lui ai demandé son nom j’ai cru qu’il se moquait de moi. Je venais d’atterrir à Flores, et je ne savais pas encore que j’y rencontrerais une foule de Patrick, de Louis, d’Ernest ou de Pedro, et qu’ils auraient tous les traits aussi anguleux que des Indiens d’Amérique, les cheveux aussi crépus que des Sénégalais et la peau aussi noire que des aborigènes d’Australie. Colonisée successivement par les Portugais et les Hollandais, l’île de Flores est catholique. Mais comme dans tout le reste de l’Indonésie la religion est allègrement mélangée aux croyances animistes locales.
Je demande un café et attends patiemment que la poudre noire retombe au fond du verre. Soudain un homme se précipite vers nous, il s’assoit aux côtés de Patrick, prend le crâne de mon ami entre ses mains et colle son front contre le sien. Patrick reste immobile. Peut-être pense-t-il que l’homme est musclé et qu’il vaut mieux ne pas se débattre. L’homme lui dit qu’il peut ressentir sa peine et qu’il va le soigner. Il se redresse, regarde fixement Patrick puis éclate de rire. Un rire étrange et solitaire. Sa bouche immense s’ouvre en long et en large et la blancheur de ses dents me laisse perplexe. Son regard est incroyablement mobile, et la barbe qui a envahit ses joues ne parvient pas à masquer sa jeunesse. “Tout le monde dit que je suis fou. Quand ils me cherchent à l’église, je suis à la mosquée, lorsqu’ils me cherchent à la mosquée je suis à l’église...” Il marque une pause et laisse encore une fois son rire retentir. Il me regarde du coin de l'œil et lentement sort toutes les cigarettes de Patrick du paquet. Il les place méticuleusement dans un ordre que lui seul comprend, jetant des regards furtifs autour de lui comme pour s’assurer que personne ne le voit faire. Patrick lui parle doucement et, comme on tire lentement sur une corde il tente de le ramener à la réalité. Mais l’homme ne l’écoute pas. Une fois qu’il considère que toutes les cigarettes sont parfaitement disposées il agrippe son genou, invoque Jésus et tend le petit crucifix qu’il porte autour du cou en direction du ciel. Puis il se lève et lance: “Le Christ vient de te guérir ! Si tu as besoin de moi tu sais où me trouver.”
05.07 - Bali, le paradis de Margaret
Les travaux ont pris du retard. La maison que Margaret fait construire au milieu des rizières devrait déjà être habitable, mais les fenêtres n’ont pas encore de vitres ni les murs de peinture. Margaret est sous tension. Et c’est mauvais pour son cœur, elle le répète à longueur de journée. Margaret est Hollandaise et elle est obèse.
Elle a mis 2 ans à concrétiser son rêve de faire construire une maison ici, à Bali, sa maison où elle pourra passer ses vacances. Elle a longtemps cherché l’emplacement idéal. Puis il a fallu faire avec la législation indonésienne qui restreint l’accès à la propriété de terres pour les étrangers. Cette période administrative a été la plus dure pour Margaret, la lenteur des procédures, le “temps élastique” des Indonésiens mettant plus d’une fois ses nerfs à bout.
Aujourd’hui elle vient s'enquérir de l’avancée des travaux, et elle s’égosille. La quinzaine d’ouvriers qui œuvrent sur son chantier ne comprend pas l’anglais, mais Margaret ne s’en aperçoit pas. Elle énumère les retards en se frappant le côté gauche de la poitrine. Elle n’apprendra jamais l’indonésien, et encore moins le balinais, d’ailleurs la question ne s’est jamais posée. Ce qu’elle veut c’est se reposer, se sentir reine dans une maison flamboyante, entourée par la végétation luxuriante de l‘île. Le paradis.
Acheter une parcelle de rizières pour y faire construire une maison de 2 étages n’a pas non plus soulevé de questions en elle. Cette île dont les rizières vallonnées peuvent s’étendre à perte de vue vend sa terre aux plus offrant, et de plus en plus de paysans se font promoteurs immobiliers.
Il ne viendrait pas à l’idée d’une famille balinaise de construire une maison isolée comme Margaret le fait. Encore moins si c’est pour y passer quelques semaines par an seulement. Par contre ils voient bien tout le bénéfice qu’ils peuvent tirer à vendre cette terre à un étranger plutôt qu’à la cultiver. Bénéfice immédiat, car une fois la carte postale exotique transformée en banlieue pavillonnaire les touristes risquent de se faire rares et le coût du riz d’augmenter.
Des maisons au milieu des rizières, il y a des centaines de familles balinaises qui en louent au mois où à l’année, mais elles n’intéressent pas Margaret. Elle veut que l’on suive ses plans, les images de son idéal, de sa maison de magazine où elle pourra inviter sans rougir ses amis expatriés. Comme au bon vieux temps des colonies.
03.07 - Bali, contes et légendes
Le soir venu la maison s’anime et se peuple de quelques-uns de mes amis. Nous mangeons ensemble, discutons toujours vivement et chantons parfois.
Mais le moment que je préfère c’est lorsque le sommeil commence à nous gagner et qu’ils me racontent quelques-unes des innombrables croyances de l’hindouisme balinais. Et lorsque la nuit est déjà noire et que l’on entend plus aucune activité humaine il est alors toujours question d’esprits et de magie noire. De ceux qu’on ne peut pas voir.
Quelquefois, lorsque la discussion s’est prolongée et que vient l’heure de rentrer certains n’ont pas le courage d’affronter la nuit. “C’est à des heures comme celle-ci qu’ils sortent, et qu’ils se cachent dans l’obscurité”. Ils m’ont appris à les comprendre, ils savent qu’ils peuvent attendre ici que le soleil brille à nouveau, qu’il y a toujours ici un matelas et une couverture pour ceux qui ont encore la foi.
J’éteins les lumières et les géants, les esprits et les sorciers de la mythologie balinaise viennent à leur tour peupler mes rêves.
28.06 - Sumatra, Transmigrasi
Lorsque j’ai pris un bus public pour me rendre à Way Kambas le trajet a duré plus de 5h... 5h pour une distance de 100 km cela fait une moyenne de 20 km/h et c’est assez rapide pour un bus indonésien. Les bus sont généralement joyeusement multicolores et désespérément pleins à craquer. Les passagers se serrent sur les petites banquettes, entre les cages de poules et les sacs de riz, tandis que les bagages sont ficelés sur le toit. La musique est au choix du conducteur, mais toujours entraînante, et l’air se remplit vite de la fumée des kreteks.
Aujourd’hui je suis fatiguée, le voyage jusqu’au Krakatau m’a épuisée. Je suis à la pointe sud de l’île où les infrastructures ne sont pas encore développées, alors pour rentrer à Bandar Lampung j’appelle Pak Agus.
Bandar Lampung est une ville bruyante. Principal centre de commerce du Sud de Sumatra, le trafic y est dense et les hôtels pour hommes d’affaires nombreux.
Cela fait plus de 30 ans que Pak Agus y promène son taxi et il a finit par aimer cette ville. Il me dit qu’il ne se voit pas mourir ailleurs, pas même à Java où il est né. J’ai de la chance d’avoir rencontré Pak Agus dès mon arrivée à Sumatra car il a comme beaucoup d’Indonésiens de son âge un instinct protecteur très développé. C’est lui qui m’a acheté a manger et qui a négocié le prix de l’auberge le soir de mon arrivée.
Cette nuit sur la route il me raconte l’histoire de sa famille, m’explique que la vie lui a appris à parler indonésien, javanais, sundanais et qu’il comprend également le dialecte de Manado qu’utilise sa femme. La femme de Pak Agus est originaire du nord de Sulawesi mais ils se sont rencontrés ici, à Lampung.
C’est que Lampung est une terre de transmigrasi. En 1883, l’éruption du Krakatau a rendu le sol de Lampung exceptionnellement fertile. La région alors très peu peuplée devint un foyer idéal pour la transmigration.
La politique de transmigration amorcée par les colons Hollandais au début du XXe siècle perdura après l’indépendance de 1945. Le but est de pallier au surpeuplement de certaines îles comme Bali ou Java en déplaçant une partie de sa population vers des terres encore inoccupées. C’est également un moyen de métisser ses habitants et d’unifier ce pays si difficile à gérer.
Mais cette politique a pu aussi donner naissance à des villages comme Kampung Bali, où les migrants balinais se sont regroupés il y a déjà plusieurs générations et où leurs descendants font perdurer les traditions et la religion de l’île de leurs ancêtres. Et le sang ne s’y mélange pas avec celui d’autres cultures.
Pour Pak Agus, même s’il fait partie d’une nouvelle génération de migrants, cette terre est la sienne. Ici tout le monde salue son visage souriant et sa voiture impeccable. Les accents se mélangent. Pak Agus me racontent la ville, s’arrête, descend m’acheter un gâteau au chocolat puis reprend le fil de la discussion. “Ici les gens ne sont pas habitués à voir une jeune occidentale seule. Je m’inquiète. Tu dois être prudente. Ce soir je préfère que tu viennes manger à la maison, tu seras en sécurité. Et puis comme ça tu rencontreras ma femme.”. Pak est en indonésien l’appellatif courant pour les hommes d’âge mûr, mais c’est également un mot à double sens; il peut à la fois signifier Monsieur et Père. Et cette ambiguïté de langage convient parfaitement à Pak Agus.
26.06 - Sumatra, la colère du Krakatau
L'Indonésie est située sur une ceinture de feu. Peu de régions sur terre ont une activité volcanique aussi intense. Et aucun volcan en Indonésie n’a été aussi dévastateur que le Krakatau. A dire vrai aucun volcan sur terre n’a pu changer le destin du monde comme l’a fait le Krakatau.
Avant l'éruption du VIe siècle, Java et Sumatra formaient une seule et même île. Mais la puissance du volcan fut telle que la terre se morcela et qu’une partie de l’île fut engloutie. Un large bras de mer sépare désormais Sumatra à l’Ouest et Java à l’Est. Les cendres rejetées par le cratère furent projetées si haut qu’un hiver de 2 ans suivit l’éruption. Une épaisse nappe de fumée flotta sur toute l’Asie du Sud-Est. Les cultures dépérirent et les épidémies se multiplièrent au-delà des frontières de l’Indonésie. Certains historiens lui attribuent la rapide propagation de la peste en Europe et l’extinction de la civilisation Maya.
Après cette éruption phénoménale le Krakatau se rendormit durant près de 13 siècles. A son réveil en 1883 les vagues furent si hautes qu’elles firent plus de 35 000 victimes à Sumatra et à Java. Toute trace de vie côtière fut effacée et l’onde du raz-de-marée fut ressenti jusqu’en Europe. Cette éruption est considérée comme le plus grand phénomène sonore que la planète ait jamais connu. Le bruit de l’explosion fut entendu à plus de 5 000 km du volcan, et les cendres volcaniques quant à elles retombèrent dans un rayon de plus de 2 500 km. Les roches projetées en mer bloquèrent la navigation dans le détroit.
Le bras de mer s‘élargit encore et le répit fut de courte durée puisque l’éruption suivante date de 1927. Le volcan implosa. Durant plusieurs années ne subsistèrent de lui que quelques petites îles formées à partir de ses flancs projetés au loin. Puis on vit surgir de la mer un nouveau volcan, et lorsqu’il cracha ses premières fumées on le baptisa Anak Krakatau, l’enfant du Krakatau.
Aujourd’hui encore Anak Krakatau continue de grandir et son magma rend sa terre noire brûlante. Quelques graines amenées par les oiseaux ont fait pousser une maigre végétation sur le bord de mer mais aucun animal ni aucun reptile ne vient troubler le silence du volcan.
Lorsque l’eau est agitée comme aujourd’hui la traversée depuis Sumatra peut prendre 4h. Une fois arrivé la chaleur est écrasante et semble venir du ciel et du sol à la fois. Et la vie bouillonnante de cette terre nous impose le respect.
23.06 - Sumatra, l ’angoisse du rhinocéros, l’allégresse de l’éléphant
Le Parc National de Way Kambas est le plus ancien site protégé d’Indonésie. Il s’étend sur plus de 1 300 km² et reste le dernier refuge de plusieurs espèces en voie de disparition. Parmi elles les éléphants, les rhinocéros et les tigres de Sumatra.
Les tigres sont rares. Ils vivent dans la jungle dense du site et leur nombre reste incertain. Les rhinocéros sont en plus mauvaise posture encore. L’espèce présente à Sumatra est unique ; contrairement à son voisin de Java et à tous les autres rhinocéros d’Asie il possède deux cornes. Malheureusement ne survivent que 4 individus de l‘espèce, qui sont tenus à l’écart au milieu du site, dans une parcelle de plusieurs hectares. Il faut depuis peu l’accord du WWF et du gouvernement indonésien pour être autorisé à les approcher car la proximité de l’homme et des éléphants perturbe son mode de vie ; il ne se reproduit plus, perd son pelage et meure d’angoisse.
Mais si le visiteur ne sait pas cela en arrivant il n’en saura rien en repartant, car les vraies vedettes de Way Kambas sont les éléphants. Lorsque les touristes locaux viennent passer le week-end, loin de Jakarta, et découvrir ici quelques-unes des richesses de leur pays ils n’ont qu’une image en tête, celle du gros pachyderme. On en compte 100 à 200 et dès notre arrivée un vieux mâle nous barre l’unique route du site. Nous attendons patiemment qu’il décide de s’éloigner, avec humilité. Les éléphants sont l’emblème et la fierté de la région.
Près du centre des soigneurs gravitent plusieurs dizaines d’entre eux. La plupart sont rapidement dressés et habitués à la présence de l’homme, puis relâchés.
Ces jours-ci les soigneurs ont trouvé un petit abandonné par sa mère dans la mangrove. Agé de quelques semaines, il est à peine plus haut qu’un grand chien. Sa petite trompe et son dos recouvert de poils lui donnent un air rigolo. Je le photographie. Il s’approche, renifle l’appareil du bout de sa trompe et court se cacher derrière un arbre. J’avance doucement, touche son front du plat de la main et ressort lentement mon appareil. Ses yeux ronds me fixent tandis que sa trompe s‘enroule autour d‘une touffe d‘herbe, il me laisse prendre quelques clichés. Je tourne autour de lui, tente un rapprochement. Encore quelques photos mais déjà il perd patience. Je le laisse en paix et pars me concentrer sur ses aînés.
Au milieu de la mangrove, j’avance jusqu’au bord d’un petit lac où les éléphants viennent se baigner. De l’autre côté se trouve un jeune mâle aux défenses déjà imposantes. Plus il s’approche de l’eau, plus il accélère, et plus son comportement me semble étrange. Il secoue vivement la tête, pousse de grands cris et se roule dans la boue. Puis il se jette sur le flanc, se redresse sur ses pattes arrières et dans un grand cri se laisse retomber dans la boue. Ce spectacle me fige. Je l’observe depuis l’autre rive sans comprendre ce rituel et sans pouvoir en décoller mon regard. L’éléphant reprend sa respiration, se relève et plonge dans l’eau, se laisse couler puis rejaillit à la surface dans une grande traînée d’eau. Lorsque je prends conscience de sa vitesse il n’est déjà plus qu’à quelques mètres de moi. Je recule et cours à mon tour aux côtés d’un soigneur. J’ai le souffle court. Je demande “Qu’est-ce qui lui prend?”. L’homme est absorbé dans la contemplation d‘un arbre, l’air rêveur, mais il est impossible qu’il n’ait pas entendu les cris de l’animal. “Quoi, lui ? Rien, il est juste heureux.”.