Sur la route avec les gagnants
Partie mi-mai, Isabelle Ricq est la première candidate à prendre la route.
Son trajet l'emmène dans les îles indonésiennes sur les traces du naturaliste Sir Alfred Russel Wallace. Cet anglais a donné son nom à une ligne de partage entre deux zones d'espèces animales et végétales bien distinctes. Il en tire ainsi l'hypothèse d'un sixième continent englouti par les eaux violentes de la région. Bref une passionnante approche scientifique sur la dérive des continents.
Retour sur les premières notes
19.06 - Bali - Saison des bebeks
La maison est entourée de rizières et vit au rythme des récoltes du riz. Il y a quelques jours encore les femmes frappaient en cadence les épis mûrs pour en récolter le grain.
Aujourd’hui les rizières sont remplies d’eau et l’on mène les bebeks s’y nourrir. Bebek signifie canard en balinais et en indonésien, et il suffit de passer quelques instants à les écouter pour comprendre d’où vient ce nom.
Lorsqu’un groupe de bebeks approche le vacarme peut vite devenir assourdissant... “Bek ! Bek ! Beeek ! Beek !”. Ils filtrent frénétiquement l’eau des rizières pour y dénicher un peu de nourriture. Si une menace approche ils crient de plus belle... “Beeek ! Beeek !”. Les prédateurs ne manquent pas : serpents, chiens ou chats errants font fuir les colonies de bebeks dans un dodelinement comique.
Bientôt on replantera le riz et les bebeks iront se nourrir ailleurs. Et l’on entendra à nouveau l’eau des rizières s’écouler lentement.
16.06 - Bali - Calme et volupté
Revenir à Bali est toujours source d’étonnement. Même si je ne pars que pour quelques jours je suis toujours surprise de voir en arrivant à quel point Bali ne ressemble à aucune autre île de l’archipel, ni à aucun autre endroit sur terre qu’il m’ait été donné de visiter.
Bali est un jardin. L’île est extrêmement petite comparée à l’ampleur de sa renommée, et tout y a déjà été façonné par la main de l’Homme. Il n’y a pas un centimètre carré de verdure qui n’ai été pensé et ajusté par un Balinais. C’est un désordre organisé.
Les plantes semblent pousser dans une anarchie miraculeusement harmonieuse mais chaque fleur, chaque fruit, chaque feuille n’est là que parce que sa couleur et sa senteur s’accorde avec son environnement. La beauté est une valeur constante dans la société balinaise.
Tout doit être beau, harmonieux et calme, et ces critères valent pour tout ce qui se trouve sur l’île, y compris ses habitants. Leurs coiffures, leurs vêtements, leurs gestes, rien ne peut être négligé.
Et je ne sais si cette extrême beauté résulte de la richesse de l’île (comparée à ses voisines), ou bien si c’est cette beauté qui a engendré sa richesse. Mais mon cœur penche pour la deuxième hypothèse.
12.06 - Flores - Arak et poisson grillé
Ardy est fou. J’en suis convaincue, mais je ne sais pas pourquoi. Nous nous étions déjà rencontrés il y a près de deux ans de cela. Je n’étais restée que deux nuit à Labuan Bajo, en attente d’un vol pour Bali. Je m’étais déjà dit que ce garçon était extrêmement sympathique mais mentalement perturbé. Ce que je ne savais pas c’est qu’il avait une mémoire d’éléphant.
Il me hèle dans la rue et ses bras au-dessus de sa tête battent l’air avec entrain. “Isabella ! Isabella !”. Il se souvient de notre précédente rencontre dans les moindres détails, me demandent des nouvelles de toutes les personnes dont je lui avais parlé à l’époque. Je tente de faire de même, bien que mes souvenirs soient plus embués que les siens. Ses réponses à mes questions sont toujours inattendues, quelquefois drôles, quelquefois poétiques mais toujours un peu à côté de la plaque.
Tandis qu’il m’explique pourquoi il n’arrive pas à chanter les chansons de Bob Dylan il s’interrompt soudain et se rappelle que ce soir il fête ses 28 ans et qu’il aimerait pour cela que je partage avec ses amis le poisson de 6 kg qu’ils comptent faire griller.
Les traditions varient selon chaque région de l’archipel mais généralement les Indonésiens ne fêtent leur anniversaire qu‘en faisant griller de la viande, que ce soit du poisson comme ici, du poulet comme à Bali ou de l‘agneau comme à Madura. Ce qui est sûr c’est qu’à travers toute l’Indonésie on accompagne le repas, d’arak, un alcool de palme très puissant, et pour lequel chaque région a sa propre recette.
Ardy compte le nombre de bouteilles d’arak qu’il doit prévoir. Il ne lève pas les yeux au ciel ni ne fixe le sol, non, il me regarde droit dans les yeux comme s’il pouvait y lire la réponse. Lorsqu’il m’annonce qu’il nous faut entre 7 et 12 bouteilles son visage est extrêmement préoccupé. Je lui demande ce qui l’ennuie, et s’il veut que j’en apporte quelques-unes. Les sourcils toujours froncés il me dit que non, qu’il en a déjà 15 à la maison. Je comprends alors que les expressions d’Ardy ne sont jamais en accord avec ce qu’il est en train de dire. Et c’est peut-être ça qui me fait dire qu’il est fou.
Ardy me dit qu’il faut que j’aille me doucher avant ce soir, “Allez viens je te raccompagne”. Il me tend un casque d’enfant rouge fêlé sur toute la longueur. Je ne peux pas l’enfoncer sur ma tête. “Attache-le bien.” me dit-il, mais il y a longtemps qu’il n’y a plus de sangles. Je lui dis qu’il est bien attaché, qu’on peut y aller et, le casque sous le bras, il me tarde d’être ce soir, de sentir le fumet du poisson et de l’entendre chanter Knockin’ on heaven’s door.
10.06 - Rinca - “I love them”
Andreas a toujours une histoire à raconter. Il parle anglais avec un fort accent allemand et lorsque les mots lui manquent il n’hésite pas à se lever et à nous mimer la scène en question. Andreas est un spécialiste du documentaire animalier. Chaque soir entre 19h et 21h, les deux seules heures de la journée où le camp dispose d'électricité, tout le monde se réunit pour dîner tout en écoutant Andreas. Ses interventions remportent un vif succès auprès des Rangers, même s’ils ne parlent pas tous anglais. Des grizzlis du Grand Nord Canadien aux gorilles du Congo, nous suivons captivés le récit de ses périples.
Je demande confirmation, “Vous n’avez jamais eu peur des varans depuis votre arrivée ?”. Andreas rentre alors le menton dans son cou, fronce les sourcils tout en écarquillant les yeux, et sa posture est si expressive que même un grizzli du Grand Nord ou un gorille du Congo auraient compris l’ampleur de sa désapprobation. “Nooooo! I love them !”. Les Rangers éclatent de rire et Vion me lance un regard appuyé ; il ne s’était pas trompé.
Andreas nous dit qu’il tient aujourd’hui la promesse qu’il s’était faite enfant en venant rencontrer les dragons de Komodo. A vrai dire il achève même un cycle puisque sur sa liste figuraient trois animaux: les ours polaires, les gorilles et les varans. A 43 ans, c’est désormais chose faite. Je me dis que j’ai rarement rencontré des gens qui ne trahissent pas les enfants qu’ils étaient.
09.06 - Rinca: Le ventre du dragon
Des dizaines de varans tournent autour du campement, attirés par l’odeur de viande qui émane de la cuisine des Rangers. Toutes les constructions ici sont montées sur pilotis et entre les larges interstices du plancher je peux voir passer les reptiles un à un, toujours solitaires. C’est que les dragons de Komodo ne connaissent qu’un compagnon et qu‘un seul maître, leur ventre.
Les mâles ainsi que les femelles n’hésitent pas à manger leurs petits si aucune proie plus facile ne se présente. C’est d’ailleurs pourquoi les petits grimpent dès leurs premières heures de vie dans l’arbre le plus proche et n’en descendent que lorsqu’ils ont atteint l’âge de cinq ans, lorsqu’ils peuvent enfin se défendre des adultes.
08.06 - Rinca - Rinca, la sauvage
La bruyante embarcation qui nous emmène sur l’île de Rinca accoste aux alentours de 13h. Nous ne sommes que deux à bord, le capitaine et moi, et l’état de mes vêtements témoigne de la traversée acrobatique qui nous a conduit du port de Labuan Bajo sur l’île de Flores à celui de Rinca. Les vagues plus hautes que notre frêle bateau ont eu vite fait de l’inonder et j’ai du réunir tout ce que je pouvais trouver à bord, c’est-à-dire presque rien, pour protéger mon appareil photo de l’eau.
Finalement je dû me résoudre à m’enrouler autour de mon sac, une jambe et un bras par dessus, et mon capitaine en riait tellement qu’il nous laissait dériver de temps à autres, le temps d’essuyer les larmes qui perlaient au coin de ses yeux.
Rinca est la seule île avec Komodo à abriter les dragons de Komodo. A ce titre Rinca fait partie d’un territoire protégé par le gouvernement (interdiction de toucher à la nature sauvage de l’île, à ses arbres, à ses fruits, et à ses animaux). Cela implique également qu’aucune route ne peut être construite. Sur Rinca seuls sont autorisés les deux villages de pêcheurs de perles qui existaient avant la constitution du statut de Parc National et trois constructions en bois appartenant au gouvernement qui sert de maison aux Rangers et qui peut accueillir les touristes souhaitant dormir sur l‘île.
Je suis de ceux-là, et ce jour-là nous ne sommes pas nombreux. Mes seuls voisins sont deux Allemands venus filmer un documentaire. Cela fait déjà une semaine qu’ils sont sur l'île et les Rangers de Rinca parlent d'eux avec une pointe d’admiration. Quoiqu’ils hésitent encore entre leur faire crédit de courage ou de folie. “Ils n’ont pas peur des varans, c’est comme s’ils les aimaient” m’explique Vion, le Ranger le plus jeune du camp. Et il faut effectivement une bonne dose de courage et de folie mêlées pour aimer ces reptiles cruels. L’attaque et la mort d’une jeune villageoise par un varan au ventre creux il y a moins d’une semaine sont là pour le confirmer.
02.06 - Sulawesi - Pare-Pare, jour de marché
Pare-Pare est un centre économique de petite envergure et Makassar lui vole de loin la vedette. Parce qu’elle est située à mi-chemin entre Makassar, port d’entrée de l’île, et le pays Toraja, le principal centre touristique de Sulawesi, les étrangers passent sans s’arrêter à travers la ville, et la réaction des habitants à la vue d’Occidentaux peut faire penser à celle que l’on rencontre dans des campagnes reculées. Pour manger ce soir j’attache mes cheveux et passe un grand tissu sur mes épaules, que je ferme devant avec une épingle à nourrice. C’est ma tenue de soirée, surtout dans les régions isolées ou bien très musulmanes comme ici. Il s’agit de ne pas choquer, car je sais tout ce que nous véhiculons malgré nous, tout ce qui nous suit en silence dans notre sillage. Je me rends au marché de nuit qui longe le bord de mer. Les étals sont étroits et surmontés de bâches bleues. Tout les produits courants sont là, du marchand de serre-tête au disquaire en passant par le vendeur de démaquillant. Rien que la vie courante, pas de marchand de batik ou de bois sculpté puisqu‘il n‘y a ni touriste ni grossiste en artisanat qui dorme à Pare-Pare.
Je traverse les petits passages entre les étals pour me rendre là où on vend à manger. Depuis que j’ai passé l’entrée du marché la rumeur enfle et se propage si vite que j’ai maintenant l’impression qu’elle me précède. Je deviens vite malgré moi le jeu de la soirée... chacun tente sa chance. “Pakistan? Pakistan ?”... je fais non de la tête... “India ?”... je souris et secoue la tête encore... “Al-Djazaïr ?”... toujours pas. Personne ne me propose Espagne ou Etats-Unis et je sens que derrière la question du pays s’en cache une autre que l’on n’ose pas me poser directement, celle de la religion... on me teste... “Salaam Alikoum”, je réponds “Alikoum Salaam”... la rumeur enfle encore, les femmes se murmurent leur opinion entre elles tandis que les hommes scandent leur hypothèse chacun leur tour... j’avance de plus en plus difficilement
Non, je ne me suis pas arrêtée ici parce que la religion nous rassemble, je m’y suis arrêtée parce qu’il m’a semblé y voir un peu de ce que serait Makassar sans la pollution omniprésente, sans l’extrême richesse jouxtant l’extrême pauvreté, sans la jalousie des grandes villes. Je connais la situation politique très instable de l’île et l’importance de la religion. Mais pour une fois on cherche à connaître ce qui nous rapproche et non ce qui nous éloigne, et ce principe me plaît.
J’arrive enfin devant le marchand ambulant de mie goreng dont l’odeur me chatouille agréablement les narines depuis quelques minutes. Une petite troupe m’emboîte toujours le pas et me pressent de questions. Je m’assois et demande une assiette et, même s’il n’en vend pas, le cuisinier me demande “Tu ne manges pas de porc n’est-ce pas?”.
31.05 - Sulawesi - Lumière blanche
Quitter Makassar fut comme reprendre sa respiration après une longue apnée. Suivant les traces de Wallace, je ne pouvais pas ne pas me rendre dans cette région. Wallace, passionné d’entomologie, n’était jamais aussi heureux que dans les forêts tropicales humides de l’archipel. Pourtant il séjourna longuement ici, à l’extrême sud-ouest de Sulawesi, l’une des régions les plus arides qu’il lui ait été donné de visiter. Depuis Makassar, Wallace écrivit longuement à ses proches et à quelques collègues naturalistes, leur faisant part de son désarroi... rien ici ne ressemble à ce qu’il avait vu auparavant, et lui qui n’avait jusqu’alors eu qu’à se baisser pour trouver de nouvelles espèces de scarabées ou de papillons s’est retrouvé désemparé devant le peu de vie qu’engendre la terre jaune de la région. Sa tâche rendue plus difficile et l’extrême chaleur régnant autour de Makassar fragilisèrent sa santé et son moral. Je voulais rendre compte de cette aridité par quelques photos. J’ai d’abord décidé de marcher dans les environs, mais le soleil aveuglant et le manque d’air m’y ont fait renoncé. Je parcours désormais la route qui sépare Makassar de Pare-Pare à moto, et je ne sais quand m’arrêter pour prendre un cliché tant partout autour de moi se dessinent les mêmes paysages desséchés et les mêmes collines pelées. Même si le soir approche la lumière est encore trop forte... tant pis, c’est cela que j’ai devant moi et c’est aussi cela qui a usé Wallace autrefois: la sécheresse des herbes jaunes et noires sur laquelle tombe une lumière blanche. Je prends une photo. Elle sera forcément surexposée. J’en prends une deuxième, puis une pellicule entière. En quelques minutes ma peau a pris la couleur d’une tomate mûre. Je brûle. Je range tout et je fonce loin de là, en espérant être arrivée avant le soir dans un endroit où la pluie n’a pas encore renoncé à tomber.
29.05 - Sulawesi - Conrad à Makassar
En parlant de Makassar, tous les étrangers que j’ai rencontré et qui s’y sont déjà rendu n’ont qu’un nom à la bouche: Joseph Conrad. A les écouter parler il semble que l’ombre de l’écrivain plane encore sur cette ville, la plus grande de l’île de Sulawesi et l’un des ports les plus importants d’Indonésie. Conrad s’est longuement attardé dans le port de Makassar, a fréquenté ses bars les plus douteux et ses marins les plus patibulaires avant d’écrire virilement le récit de ses aventures quelques années plus tard.
Or le port de Makassar n’a plus rien de pittoresque. Il sent le pétrole et la misère, comme le reste de la ville. J’entends encore l’excitation dans la bouche d’un Anglais croisé il y a quelques jours quand il me parlait de son arrivée à Sulawesi. Il avait l’air d’un explorateur qui a découvert un îlot où le temps n’aurait pas de prise et où tout ne serait qu’aventure et dépaysement tropical.
Je regarde autour de moi et je ne vois rien de tout cela. Je vois des hommes fatigués qui déchargent des containers depuis des bateaux hors d‘usage, et des jeunes femmes portant le jilbab qui préparent du riz frit et des beignets sur le bord de la route en espérant les vendre à ces marins de passage. Je vois aussi les enfants qui m’encerclent et qui me suivent depuis un quart d’heure... ils me paraissent minuscules et je me demande s’ils ont bien l’âge de leur taille ou bien s’ils ne mangent pas à leur faim. Ils me tendent des bouteilles de Sprite avec l’air implorant. Je me sens oppressée. Je me sens Gulliver dans un monde de Lilliputiens. Je m’assois par terre, et entame la discussion. “D’où viens-tu ?” “Tes parents sont à Makassar ?” “Tu veux manger un beignet ?”... les réponses sont rares, les visages fermés et les voix enrouées. Ils semblent avoir renoncé à me vendre leurs bouteilles, c’est déjà ça, et ils s’assoient désormais à mes côtés, fatigués de porter ces énormes glacières autour de leur cou. Certains s’appuient sur moi, d’autres posent leur coude sur ma jambe. Ils ne parlent que très peu entre eux, et toujours avec brusquerie. Autour de nous le port continue de s’agiter et l’odeur de gaz se fait plus forte encore lorsqu’un nouveau bateau accoste.
L’un des garçons qui me fait face soupire, puis il tire sans ménagement un de ses camarades, plonge sa main dans sa poche et en tire un paquet de cigarettes sans filtre. Il tâte encore les poches de son voisin, et porte une cigarette à sa bouche. Il se tourne vers moi, “T‘as du feu?”. Les larmes me montent aux yeux... j’ai envie de me télétransporter loin, très loin de son petit visage usé et de cet environnement sinistre. Je ne veux pas qu’il me voit pleurer... je ne veux pas qu’il lise la tristesse et la colère dans mon regard.
Je repense à l’Anglais, et je suis certaine à cet instant qu’il a longuement lu Conrad, certes, mais qu’il n’a jamais mis les pieds dans le port de Makassar, car la misère que j’ai sous les yeux n’a rien de romanesque.
24.05 - Bali - La maison vivante
A 3h précises je me rends chez Dek Eni. Elle m’a téléphoné hier, elle aimerait que je vienne à l’école avec elle assister à l’examen de danse qu’elle fait passer. Je suis heureuse de la revoir. Lors de mes derniers séjours à Bali je suis allée la trouver pour qu’elle m’enseigne les bases de quelques danses balinaises. Mon corps d’occidentale s’est lentement et maladroitement habitué à leur logique angulaire et aux subtiles significations de chacun de leurs mouvements, mais jamais je n’ai eu l’impression de mieux comprendre Bali que lorsque nous dansions toutes les deux.
Dek Eni est à peine plus âgée que moi mais elle a déjà toutes les responsabilités d’une épouse balinaise sur ses épaules. Son fils aîné vient de fêter ses 7 ans et elle ne rêve plus. Depuis que les revenus de la famille ont baissé, Dek Eni enseigne la danse aux enfants à l’école primaire à quelques km de là, en plus de danser au palais le soir pour les touristes et de préparer les représentations de chacune des fêtes du temple du village. Elle sait qu’elle est la plus douée de sa communauté, et elle connaît les responsabilités que cela implique. Elle ne rêve plus d’une vie trépidante et de voyages à l’étranger avec une troupe renommée. Son regard est encore plein des cendres de la flamme qui y a brûlé et sur laquelle elle a soufflé il y a quelques années. Désormais Dek Eni prie et danse, car c’est son devoir.
J’ai mis du temps avant de me sentir à l’aise lorsque je me rendais dans cette maison pour y recevoir un cours. Le malaise venait tout d’abord du fait que je comprenais qu’il n’était pas naturel pour elle de recevoir des Occidentaux, et que pour cela elle se sentait un peu honteuse. “Désolée” me dit-elle encore aujourd’hui... je lui souris, elle connaît déjà la question qui suit... “désolée de quoi ?”... “désolée de la saleté, et du bruit aussi.”... ce complexe je le rencontre chaque fois que j’entre dans la maison d’un Indonésien. La maison de Dek Eni est aussi propre qu’une maison peut l’être lorsqu’elle abrite 3 générations d’habitants, 2 enfants de moins d’un an et une demi douzaines de poules en liberté. Je sais que Dek Eni s’excuse de la terre battue et de l’odeur de volaille, des cris des enfants et des insectes qui grimpent le long de ma jambe... elle s’excuse de ce qu’elle considère comme sa pauvreté là où je ne vois qu’harmonie. “Ta maison n’est pas sale, elle est vivante”.
19.05 - Bali - "What can I do for you?"
Mon futur voyage sur les îles alentours ne quitte pas mes pensées, j’ai besoin de concret. Direction Ubud, la ville la plus proche, considérée à tort ou à raison comme le centre culturel de l‘île. Je sais que l’on peut tout y trouver, à condition d’avoir du temps devant soi. J’entre dans une première officine vendant des billets d’avion pour vols locaux. Puis dans une deuxième, une troisième, je compare, je marchande, je souris à chaque fin de phrase. Au bout de deux heures et demi de ce petit jeu je pousse la porte d’un étroit bureau peint en vert. “Le dernier pour aujourd’hui” me dis-je. Le bonhomme au fond de la pièce me jette un regard froid, je sens que je le dérange. Absorbé par la lecture du journal, il pose ses petites lunettes dorées à contrecœur sur le bureau. “What can I do for you?” Il ne prend pas la peine de sourire. Bon. Je réponds d’un trait en bahasa indonesia, langue officielle et unificatrice de l’ensemble de l’archipel. Je lui explique le périple que je compte effectuer dans les semaines à venir. Mon interlocuteur ne sourit toujours pas, son visage s’assombrit même. “Pourquoi veux-tu donc aller là-bas?” Je lui explique Wallace, l’Indonésie formée de deux parties de continents, la dérive des plaques continentales. Je peine à trouver mes mots, j’agite les bras, montre la carte accrochée au mur et retrace avec mes doigts la dérive des continents qui, en plusieurs millions d’années, a constitué l’archipel indonésien. Il fronce les sourcils. Je lui parle de son île, je lui dis qu’avant Bali devait certainement se trouver par là, accrochée entre la Birmanie et la Thaïlande. Je sens que j’ai éveillé sa curiosité mais quelque chose le taraude encore. “Tu veux faire ça toute seule ?”. “Oui monsieur”. Son regard hésite quelques instants. Il n’est pas très convenable pour une jeune fille de parcourir l’Indonésie sans petit ami ou mari pour l’escorter. Mais mon petit monsieur moustachu ne se sent pas choqué, et je vois d’un coup l’instinct protecteur jaillir de ses yeux et de ses mots. Il se penche vers moi, balaye le journal et les lunettes qui encombrent la table et plante son regard dans le mien. “Très bien, je ne connais pas les endroits où tu veux aller, parce que je ne connais que Bali. Mais je connais mon métier, et je ne veux pas que tu prennes Lion Air ou Adam Air et je ne veux pas que tu prennes des vols qui te font arriver trop tard le soir. Je te trouverai des vols aussi peu chers mais avec d’autres compagnies. Ecris moi tout ce dont tu as besoin et reviens me voir dans une semaine”. Lion Air, et Adam Air plus récemment, ont tragiquement fait parlé d’elles. Crashs à répétition ou disparitions d’engins, les autorités ont mis en cause la vétusté et le mauvais entretien de leurs appareils mais ces compagnies continuent de desservir de nombreuses destinations locales à moindre coût. Je griffonne sur le bout de papier qu’il me tend, je me lève et lui dis que je serai là dans 7 jours. Le petit monsieur acquiesce d’un mouvement de tête, me lance: “Tes parents sont toujours en vie ?” “Oui monsieur” “Alors je vais faire ce que je peux pour qu’il n’arrive rien à leur enfant”. Et, comme je le regarde avec étonnement, il me sourit.
16.05 - Bali - L'arrivée
Le 16.05 à 16h05, le moyen mnémotechnique était tout trouvé, mais jusqu’au dernier moment j’ai douté qu’ils viendraient, en vertu de la non-ponctualité que l’on prête souvent aux Indonésiens et dont il m’est arrivée de faire l’expérience plus d’une fois. Pourtant ils sont bien là, deux de mes amis venus m’aider à rouler ce fichu sac qui fait paraître celui qui le tire bien plus mince et bien plus petit qu’il n’est en réalité. Ils m’offrent leurs plus beaux sourires, tandis que je mets toute l’énergie qu’il me reste après 24h de vol à leur rendre la pareille. Pas d’effusion, pas de geste démonstratif, bien évidemment. Il y a à Bali beaucoup de jeunes gens occidentalisés, beaucoup qui ne suivent plus que les codes que les télévisions étrangères leur apprennent. Et ces jeunes gens peuplent souvent les halls d’aéroport, car leurs manières occidentales toutes neuves leur ont permis de se faire guides pour touristes pressés ou, plus rare, de séduire quelque Occidentale ou Japonaise en vacances.
Kadek et Leo ne sont pas de ce type là et leur réserve est une des façons de le faire comprendre à la petite foule qui nous entoure. Ils sont du genre traditionnel, d’ailleurs ils parlent peu l’anglais et dédaignent la télévision. Kadek me prend le sac des mains tandis que Leo me tend une kretek, une cigarette au clou de girofle typiquement indonésienne. C’est une Sampoerna, la marque la plus raffinée et l’une des plus chères de l’archipel, et, lui qui ne fume que des Gudang Garam, je le soupçonne d’avoir choisi les Sampoerna pour moi. Je ne peux pas refuser. Tandis que nos mains s’agitent en parlant le parfum des kreteks envahit l’espace, lourd et chargé d’épices, et l’humidité de l’air lui donne comme un corps, je respire à pleins poumons... alors je sais que le voyage commence ici.
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