Sur la route avec les gagnants
Sur les traces du navigateur Louis Antoine de Bougainville et de son livre "Voyage autour du monde" (1771), dans lequel il relate ses découvertes d'îles du Pacifique, et sur les traces de Corto Maltèse, le héros de Hugo Pratt dans "La ballade de la mer salée", librement inspiré par les voyages de Bougainville. Le thème du projet est la recherche de l'île mystérieuse Escondida, jamais découverte, mais surtout une flânerie, une escapade, une balade maritime.
Markus Arnold
Iles Shortlands, sur les sentiers des contrebandiers d'armes (8 août 2007)
Pas plus de trois heures pour atteindre Gizo ! Calvin, le conducteur de notre petit bateau moteur est sur de lui. Je regarde Win septique et lui montre la carte. Celle-ci indique une distance de plusieurs centaines de kilomètres. Mais peu importe, ce ne sera pas la première mauvaise information concernant la durée d'un trajet en Mélanésie. Pourtant, nous sommes déjà dans la mer des Salomons et nous avons traversé cet après midi une des frontières internationales les plus étranges. Les Iles Shortland, un archipel d'une dizaine d'îles et d'îlots à quelques kilomètres au sud de Bougainville appartiennent déjà aux îles Salomon, situées plus loin a l'est. Pendant le conflit sanglant des années 1980 et 1990 autour de la mine de cuivre de Panguna, cette frontière fut le terrain des contrebandiers d'armes et de vivres venus soutenir la cause de Bougainville.
Notre départ vers Gizo est fixé à 3h. Mais seulement si le ciel sera étoilé nous dit Calvin. Pourquoi ce départ nocturne si le trajet dure si peu de temps ? Nous avons appris à ne plus poser ce genre de questions. Après quelques heures de sommeil, nous réembarquons sur le bateau. Le policier de Tonga surveille avec sa lampe de poche la rive. On ne sait jamais avec les pukpuk, les crocodiles ! Les adieux sont chaleureux. Le moteur ronronne. La mer semble calme, le firmament révèle clairement la Croix du Sud. Mais plus loin à l'horizon des éclairs apparaissent sur un ciel noir. Notre nonchalance et notre enthousiasme d'hier ont disparu. Silencieux, nous partons dans l'obscurité.
Bougainville : Symphonie douce-amère à Arawa (1er août 2007)
"Ici, le pipeline pour le cuivre liquide et là-bas, le dépôt d'autocars pour les travailleurs de la mine". Joe nous montre les installations complètement détruites dévorées par la jungle. Quelques jeunes démontent pour les récupérer de grandes pièces de métal. Ils posent en souriant devant nos objectifs. Nous remontons dans le 4x4 de notre hôte, seul véhicule capable d'emprunter les pistes tropicales et les sentiers de montagnes. Le soleil tape fort et la chaleur de midi fait scintiller l'air. A notre gauche, Joe nous montre un champ envahit par la végétation tropicale. C'est un ancien aéroport. Ici se trouvait le terminal et un peu plus loin, l'agence de Salomon Airlines. Nous devons faire preuve d'imagination pour voir dans ces squelettes de béton et d'acier des traces d'activités humaines. De quoi sera fait l'avenir lorsque l'indépendance promise à l'issue du référundum sera acquise, et cela dans moins de 10 ans. Les problèmes risquent d'être nombreux d'autant plus que le sous-sol de cette région est riche. Nous traversons d'anciennes plantations de copra datant de la colonisation allemande. Aujourd'hui, les troncs des innombrables cocotiers sont envahis de mousses et de plantes grimpantes.
Seuls quelques jeunes grimpent le long des troncs pour cueillir quelques noix de coco. Retour sur une baie. En face, une île en forme de crocodile justement appelée pukpuk island. Kieta, l'ancienne capitale du centre de l'île, avant l'ouverture de la mine. Nous nous mettons à l'eau avec nos masques et tubas. A peine 20 mètres dans l'eau, le beau récif presque intouchable. Nous plongeons sous l'eau, loin de l'agitation des hommes, au milieu des poissons et des anémones.
Bougainville : ascension du mont Balbi (28 juillet 2007)
"C'est la période sèche" dit Win à la vue du lit à sec du ruisseau dans lequel nous nous sommes installés pour faire une petite pause a 1 600 m d'altitude. C'est l'occasion de boire un peu d'eau de source, de manger une noix de coco et ces indispensables biscuits de l'armée sans goût si répandus en Papouasie Nouvelle-Guinée. Pourtant depuis quelques minutes déjà, le soleil a disparu. John, notre guide, s'inquiète des premières gouttes qui annoncent l'orage. Quelques instants plus tard, nous sommes sous une colonne d'eau et à l'endroit où nous avions posé nos sacs, un ruisseau puissant prend déjà forme. Nous sommes obligés d'abandonner le lit de la rivière que prennent d'habitude les chasseurs et nous nous pénétrons dans la forêt. John sort son sabre a cannes et s'attaque au mur de bambou, de fougères arborescentes et autres plantes grimpantes. Les branches tombent, les troncs cèdent, le feuillage tourbillonne. Visiblement, l'homme des montagnes maîtrise son travail et nous avançons pas à pas dans une forêt de plus en plus obscure ou la pluie engloutit tous les bruits. Il est déjà trois heures de l'après-midi et nous devons bientôt trouver un endroit pour installer notre campement. Mais où ? Comment s'orienter ? Les visages se tendent et nous avançons lentement en silence. Après une demi-heure, un sourire gagne le visage de John qui nous montre un sentier à peine visible. Une autre heure d'ascension raide, a côté de cascades magnifiques, nous aboutissons dans une petite clairière. Juste assez grande pour planter notre tente. Le ciel s'est calmé mais nous n'avons plus rien de sec sur nous. Pas question non plus de faire du feu. Nous nous glissons dans nos sacs de couchage en grignotant l'igname que John a emporté. Nous sommes comme avalés dans la haute forêt de la plus grande montagne de l'île de Bougainville et la nuit approche.
Les esprits de Wargawira (14 juillet 2007)
Malgré la perte de nos bagages, nous avons la joie d'arriver pour le dernier jour du festival de masque de Rabaul. Toutes les tribus des îles du pays sont présentes : les chuchoteurs de requin'de la Nouvelle Ireland, les Côtiers de Buka, fiers d'être les hommes les plus noirs de la planète, les fameux Asaro Mud Men des hautes terres de la Papouasie Nouvelle-Guinée avec leur masques et parures effrayants. Les chants et les danses se déroulent devant la silhouette du volcan Kumbiu qui lâche parfois des volutes de cendres. L'apogée du spectacle arrive avec les tuk tuk, esprits de l'ethnie des Tolai, ce peuple mystérieux des îles Bismarck. Décores d'énormes plumes et de masques pointues, leurs yeux semblent vous hypnotiser. C'est au coucher du soleil que la magie est à son point culminant.
Au coeur des ténèbres, la rivière Ramu (5 juillet 2007)
Pertes de bagages, instabilité du pays en raison des élections, manque d'informations, nous sommes constamment obligés de nous adapter aux circonstances. Mais cela fait aussi partie de ce que nous apprenons au cours de ce voyage. Et en particulier savoir saisir les opportunités quand elles se présentent. Et justement, un pilote allemand croisé sur notre route est fasciné par nos plans téméraires et nous propose d'utiliser, en plus de son matériel de survie (GPS, radio,...), son canoë gonflable qui se trouve sur la riviere Ramu, au nord du pays. Cette rivière se faufile à travers la forêt vierge ponctuée de villages indigènes dont les habitants n'ont probablement jamais vu des blancs dans leur vie. Cette région est totalement inexplorée, à la différence du Sepik, devenue une destination touristique. Nous embarquons sur le canoë près d'Usino, à proximité d'une mine de nickel. Les mineurs observent avec curiosité notre embarcation et nos sacs et nos provisions. C'est l'événement et tout le monde accourt pour admirer le canoë. Une légère inquiétude commence pourtant à naître à la vue de la force du courant et des bois dérivants. Il est trop tard pour faire demi-tour et nous embarquons. La stabilité laisse à désirer et nous voila, à la merci des forces de la nature. Quelques secondes après notre départ, le bateau manque de chavirer, bloqué par une branche immergée. Nous nous efforçons de garder le sourire sous les regards des mineurs qui sont sur les berges. En plus cette rivière est connue pour abriter des pukpuk, les fameux crocodiles.
Le toit du Pacifique (27 juin 2007)
Après un rapide repos dans des huttes, bercées par le vent froid à 3 500 m d'altitude sur les bords des des lacs Pinandaue à 3500 m d'altitude, nous partons, accompagnés de nos deux guides, Jona et John, vers le sommet du mont Wilhelm. Nous sommes très fatigués et les maux de tête dus à l'altitude nous ralentissent beaucoup. Heureusement, les fortes pluies des derniers jours se sont arrêtées. Équipés de nos lampes frontales nous réalisons six heures d'ascension assez raide. Après les dernières heures dans la haute forêt tropicale avec ses oiseaux de paradis, nous voila dans un univers de pierre. Aucune trace humaine, sauf une plaque qui témoigne de la mort tragique d'un alpiniste australien. On progresse dans l'obscurité, lentement, l'oxygène se faisant de plus en plus rare. Pendant nos brèves pauses, nous essayons de reprendre courage en chantant et en blaguant avec nos jeunes guides papous. A 5h, nous les premières lueurs du soleil percent. Le soleil levant tant attendu révèle un paysage fantastique et nos regards se dirigent vers l'impressionnante vallée de la rivière Ramu à l'est et le volcan de l'île Manam au nord. Un dernier col passé et à 7 heures, nous arrivons sur le toit du Pacifique (4 509 m), au-dessus des nuages. Epuisés, mais contents d'avoir bouclé notre première étape.