Le voyage était presque parfait

20 ans après l'Idiot du Voyage, Jean-Didier Urbain, dans son dernier ouvrage (Le voyage était presque parfait, Editions Payot), fait une savante immersion pour tenter de comprendre les motifs des voyageurs qui s'obstinent à l'insuccès et au ratage. Un livre qui se montre finalement positif. "Le bonheur est dans l'échec" ou dans le "voyage toujours recommencé..".
Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur les voyages ratés ?
Jean-Didier Urbain : Parce qu’on ne réalise jamais aussi bien à quel point un être nous est cher que quand il vient à nous manquer, quand il s’absente, disparaît ou se dérobe… Parce qu’on ne réalise jamais aussi bien à quel point une voiture est un objet sophistiqué que quand elle tombe en panne…Parce qu’on ne comprend jamais aussi bien les enjeux d’un projet, la complexité d’un système ou les limites d’une organisation ou d’un idéal que quand ils dysfonctionnent… Bref, parce que ce n’est pas le plus court mais sans nul doute le plus sûr des chemins pour accéder à la vérité du voyage.
Accéder à la vérité du voyage, c’est-à-dire ?
La vérité du voyage n'est pas dans le voyage lui-même (son action, sa durée, son lieu ni même son but) mais dans le voyageur : son vécu, le sentiment ou l'émotion qu'il en retire - ou qu'il n'en retire pas. Cette vérité est donc innombrable. Il n'y en a pas une. Il n'y en a même pas une par voyageur mais il y en a au moins une par voyage que fait ce voyageur. A cet égard tous les voyages sont vrais. Aucun n'est faux. Chacun contient sa propre vérité, laquelle se confond avec le plaisir ou le déplaisir qu'éprouve le voyageur au regard de son idéal du moment. La vérité du voyage est ainsi aussi bien dans sa réussite que dans son échec et donc l'on accède à la vérité du voyage à travers l'expression de cet idéal, lequel se dit d'autant mieux, comme pour combler son manque, quand il n'est pas atteint. D'où l'idée de ce livre.
Selon vous, plus on prépare son voyage, plus on risque la déception ?
Non ! La déception n’est pas là, potentielle, dans les seuls préparatifs, même s’ils révèlent souvent une fébrilité, voire une maniaquerie de mauvais augure. C’est plutôt que plus on confond préparation et prévision ou anticipation et prédiction, plus on risque en effet la déception. Sauf à confondre prévoyance et prophétie, le propre des préparatifs est d’engranger des possibilités ; pas des certitudes.
En quoi préparer son voyage sur Internet est-il si différent que construire son itinéraire sur une carte ?
Parce qu’Internet procure des modes sensibles de relations directes à l’ailleurs que ne procurent évidemment pas la simple carte. La carte convie à l’imagination, à l’abstraction, au lointain et au concept tandis qu’Internet convie à l’image, au concret, à l’immédiat et aux services. La carte est projection et divagation par défaut d’information ; Internet est dialogue et prévision par abondance, voire excès d’information…
Avoir un but en voyage, c’est finalement le meilleur moyen de rater ses vacances ?
Non, absolument pas, sauf si l’on juge que ce but est immuable, exclusif ou irremplaçable, et cela même s’il n’est pas bon, même s’il s’avère inaccessible ou même si un autre, tout à fait digne de se substituer au premier, se présente… Un but doit porter, inspirer, emporter le voyageur mais non l’obséder, le tétaniser, le fanatiser.
Un « bon » guide de voyage, est-ce la promesse d’un voyage réussi ?
Certainement pas ! Il faut aussi que le lecteur ait du talent ! Pas plus qu’un livre de fines recettes n’est une promesse de grande cuisine ou de plats réussis, le guide n’est pas une promesse de bon voyage. Tout dépend du cuisinier, de son imagination, de son adaptation à la difficulté, de sa composition avec la réalité de l’expérience, qu’elle soit culinaire ou touristique. Et puis il y a toujours deux types de lecteurs. Il y a ceux qui cherchent le meilleur du livre ; et ceux qui s’acharnent à n’y voir que le pire…